Hier soir n'a pas été un moment comme les autres dans la vie municipale. Je sais bien que, quand on en
connaîtra le caractère exceptionnel, il provoquera
l'hilarité générale. J'en ai l'habitude, et je l'assume d'autant plus volontiers qu'il va à l'encontre de l'opinion dominante. Il appartient en
effet à ces histoires que l'on se contente de survoler sans en percevoir l'importance. La tendance actuelle ne s'inscrit pas dans l'approfondissement des
traditions mais dans leur destruction systématique, au nom d'une modernité obligatoire. Or, rien ne saurait justifier la perte de certains
éléments pouvant servir de socle à une identité rassurante. En renonçant à assumer ce que l'on a été, on finit par ne plus être ce que l'on est, ou ce
que l'on doit être. Chaque jour en apporte la preuve au plus haut niveau de l'Etat.
Allez, il faut donc se lancer dans le dérisoire, au risque d'être taxé de " ringardisme " avancé.
Hier soir, lors de la réunion mensuelle du Conseil municipal, nous avons donc élu la centième Rosière de l'Histoire créonnaise. Un siècle après ce qui fut
la première attribution de ce titre d'une autre époque, les élus ont procédé à cette désignation, sous l'oeil des caméras de France 3 qui va suivre cette tradition,
durant six mois, pour un documentaire de 52 minutes. Une demi-heure hors du temps, hors des tabous, hors des modes, hors des préoccupations
administratives ou réglementaires. Une demi-heure entièrement consacrée à une certaine idée de la jeunesse et notamment des femmes.
Affirmer que la désignation démocratique de celle qui représentera, durant une année, sa cité constitue un événement réel dans la vie locale, c'est reconnaître
qu'il y en a d'autres qui sont surfaits. Par exemple il ne me viendrait jamais à l'idée de participer à un jury destiné à " élire " une miss Créon, contrairement à tout
ce que promeut le système médiatique. Il ne paraîtrait pas très valorisant de penser qu'une ville puisse attacher son nom, à une personne allant s'exhiber sur un plateau de
télé-réalité.
La tentation s'affirme de généraliser, dans le mauvais sens, les défauts " accidentels " de la jeunesse. Elle permet de constituer un
" capital " défiance dont notre société ne sait plus véritablement comment se débarrasser. L'élection de la Rosière, quand on prend le temps d'en
apprécier le contexte, va résolument à l'encontre de la double tentation du passéisme désuet et du modernisme absolu.
UN TESTAMENT DE DEPIT
Lorsque Antoine Victor Bertal, parti depuis des décennies de sa commune natale, lui offre son immense fortune dans un testament de
dépit, il ne pense sûrement pas que la seule partie qui en subsisterait, 111 ans plus tard, serait celle qui a trait à une tradition très répandue au
XIX° siècle. Tous ses rêves de grandeur pour Créon (dotation en oeuvres d'art exceptionnelles, construction d'un hôtel de ville, création d'un musée aussi prestigieux pour
l'époque que celui que Pineau voulait il y a peu offrir à la France...) se sont évanouis, à cause du désintérêt manifeste des responsables locaux. Il n'a subsisté qu'une phrase
incitant les élus à mettre en évidence la réussite d'une jeune fille.
Bien entendu, cette réussite a évolué, depuis un siècle, et l'absurdité serait de penser que, maintenant, les appréciations sont les mêmes que hier ! Elles
ne reposent plus sur la même " vertu ", sur la même " sagesse ", la même sociabilité, mais elles ont le même objectif : mettre en évidence que l'on
peut exister positivement !
Le débat ayant toujours lieu à huis clos, peu de Créonnaises et de Créonnais en connaissent les critères. C'est ainsi qu'il faut d'abord savoir qu'à Créon, on n'est pas
candidate au "poste" de Rosière. Ca change! Ce qui signifie qu'il ne peut y avoir d'ambition personnelle derrière cette démarche, car on est élue à l'insu
de son plein gré. Ensuite, lors de la présentation des filles de 18 ans, n'est pris en compte que l'engagement citoyen et le rôle durable de la famille dans la vie
sociale communale. Il s'agit avant tout de mettre à l'honneur un comportement collectif plutôt qu'un projet personnel. Hier soir, mes collègues ont
donné une large majorité à une lycéenne dont la vie personnelle ne fut jamais, jusqu'à présent, un long fleuve tranquille. Son
opiniâtreté, sa volonté farouche de ne jamais renoncer face aux aléas du destin, le soutien qu'elle a sans cesse apporté... aux autres, méritaient qu'elle soit la 100° de
celles qui sont entrées dans l'histoire locale.
AMBASSADRICE D'UNE GENERATION
Ce qui est frappant, depuis ce 2 septembre 1907 où Bernard Saligue, maire, couronna Suzanne Salvet, la première à recevoir les dividendes
du legs Bertal, c'est qu'aucune de celles qui lui ont succédé, n'a un seul instant, regretté d'avoir accepté ce rôle d'ambassadrice d'une génération. Mieux, quels
qu'aient pu être leurs choix ultérieurs de vie, elles gardent un souvenir toujours ému de cette " promotion ". Je sais que, cette année, nombreuses sont celles
qui attendaient ma visite, car dans un coin de leur coeur, elles aspirent, avec leur famille, à une reconnaissance officielle de leur engagement.
Il faut bien reconnaître que, dans un système de la sélection par l'échec, les occasions sont rares de valoriser une autre réussite que celle qu'attribue de plus
en plus difficilement " l'école ". A 18 ans, une certaine assurance naît après ces moments où l'on se retrouve sur le devant de la scène. Il faut assumer une
autre réalité que celle que l'on croit idyllique dans la Star'Ac. La reconnaissance de proximité est tout autant valorisante par son authenticité que celle, éphémère et factice,
du show bizz. Encore faut-il, qu'à l'échelle locale, il soit possible de se retrouver dans cette situation. La tradition de la Rosière ne reposant sur aucun support
sexiste, sur aucune connotation institutionnelle de parité va, j'en ai conscience, à contre courant, car elle suppose des gaudrioles, des commentaires plus ou moins obscènes, des
allusions plus ou moins méprisantes.
D'ailleurs, en tant que Président de l'association des villes des rosières de France, je constate que de plus en plus d'élus " importants " cèdent à la pression des idées
préconçues. Ils se croient " modernes en abandonnant des principes séculaires", alors que toutes les études en cours montrent que, dans bien des villages ou des
villes, il s'agit de mettre en évidence les réussites, plutôt que de stigmatiser les échecs. Peu importe que les rosières des temps présents aient perdu leur
virginité, comme s'en gaussent ceux qui ont, paradoxalement, une certaine idée perverse du comportement social. Qu'elle ait ou non un ami, un fiancé, n'altère
en rien ce qu'elle peut représenter pour son entourage, ses copines, ses voisins, sa ville. Et il faudrait même beaucoup d'autres titres à attribuer, pour compenser cette
image négative puissante que colporte l'opinion dominante sur la jeunesse.
CONFORTER SON IMAGE DYNAMIQUE
A partir d'aujourd'hui, nous allons tenter de bâtir les plus grandes et les plus belles fêtes dont Créon a besoin pour conforter son image
dynamique, et pour cela, l'implication de toutes les générations va être indispensable. Dans les cités sans âme, il suffirait que l'on recherche des
" exemples " , des références, pour que l'on change les regards portés sur ces espaces. Un chanteur, un footballeur, une danseuse, une militante associative, une mère
méritante, une jeune, impliquée vers le tiers-monde... n'intéressent absomument pas les médias, dont on ne répètera jamais assez qu'ils ne mettent en évidence que les trains qui
n'arrivent pas à l'heure. Dealers, voleurs, traficants, violenteurs, lâches, incendiaires de voitures : à eux la vedette d'une socité reconnaissant leur existence!
Le pari de ne pas renoncer à une tradition, mais de tenter de n'en garder que ce qu'elle peut apporter de positif n'a plus d'adeptes. On jette. On
abandonne. On renonce. Hier soir, j'ai pourtant eu l'impression pour ma 24 ° année de participation à une réunion de désignation de la Rosière, que jamais nous n'avions
été autant dans le vrai, car notre société a encore besoin de repères durables !
Dans les regards que je croiserai lors du défilé, le dernier dimanche d'août dans les rues de Créon, je lirai, une fois encore, de la tendresse, de
l'envie, du respect. Et ce sont des éclairs rassurants dans un monde où chaque minute nous rappelle que ces valeurs foutent le camp. Pour le reste, je reconnais le droit aux
" modernistes " de me traiter de vieux c.. attardé, car le seul juge de l'intérêt d'une tradition, c'est le temps. Or la nôtre aura, sans
défaillance, déjà résisté un siècle. Pas si mal dans un monde du jetable, de l'instantané, de la réussite reposant sur l'anormal ou le pitoyable.
Mais je déblogue?
GRAINS DE SEL