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Dimanche 6 janvier 2008 7 06 /01 /2008 05:08

Mon père est décédé cette nuit. Voici simplement ce que j'écrivais sur lui le 11 novembre 2005 dans une chroniques. 
Il est désormais délivré. Ce sera ma façon de lui dire que je l'aimais pour ce qu'il était et non pas pour ce qu'il paraissait être.

Qu’y a t il de plus terrible que de voir son père sombrer peu à peu vers la dépendance totale ? Je croyais que, dans la vie, on pouvait affronter cette dure réalité avec un certain fatalisme. Malheureusement, le contexte philosophique actuel porte à nier la mort et à espérer qu’elle ne touchera jamais celles et ceux que vous aimez. Les médecins ne sont plus chargés de soigner des maux plus ou moins graves mais deviennent comptables de notre longévité considérée comme un dû. Ils ont même une obligation de résultat. Ce qui fait, de la vraie vieillesse, une étape de plus en plus douloureuse du passage sur terre car, souvent, elle témoigne d’une déchéance mal supportée et de l'impuissance médicale. 
En entrant, le plus souvent possible, dans la maison de retraite de Créon, afin d’aller apporter quelques mots de distraction à mon père, installé depuis quelques mois dans ce lieu d’où on ne ressort définitivement que mort, j’éprouve toujours un inévitable mal être. Beaucoup des gens, qui y terminent leur parcours, appartiennent à mon enfance. Ils me plongent, à la fois, dans les souvenirs de jours insouciants et dans la peine de les voir, pour certains, immobiles, prostrés, absents. Les regards perdus dans un ailleurs dont on ne devine pas les contours, ils n’attendent  rien d’un jour qui tarde à passer. Le moindre signe de leur part, le moindre regard, la moindre esquisse de sourire, la moindre main tendue possèdent une valeur inestimable car ils tissent un lien furtif entre leur passé et mon présent.  
LA HAINE D'UN SORT INJUSTE
Pétrifié par une maladie " orpheline " dégénérative au nom froid comme une lame de couteau la paralysie supranucléaire progessive de Steel et Richadson mon père ne peut quasiment plus communiquer que par de petits repères discrets et inconnus pour les non proches. Sa souffrance n’est pas physique mais elle est, bel et bien là, quelque part dans sa tête, terriblement silencieuse. Nous n’avons pas besoin d’échanger des mots pour nous comprendre. Dans la lumière encore vive de ses yeux, je lis sa haine d’un sort qui le cloue dans un fauteuil. Lui qui ne supportait pas une seconde d’inutilité, le voici fossilisé par un mal inconnu. Le supplice de l’inactivité absolue pèse sur la durée de chaque minute. Elle couvre d’un linceul immaculé ses journées. Elle l’a enseveli vivant dans le monde des statues. Sa lucidité intacte lui permet cependant de jeter un regard de plus en plus impitoyable sur ce monde qu’il perçoit désormais exclusivement à travers les images de la télé. Il se forge, alors qu’il n’a jamais antérieurement regardé cette étrange lucarne, son jugement sur les journaux télévisés. Il est d’autant plus sévère sur ce qu’il voit que sa vie n’a jamais été marquée par la facilité. 
Fils d’immigrés italiens sans papiers il est passé par toutes les phases de cette fameuse intégration qui ruisselle dans les discours et les débats. D’abord ce fut dans le monde impitoyable de l’industrie sidérurgique lorraine. Là-bas dans la pièce unique du " ghetto " transalpin de Talange, au-dessus, du café où l’on évoquait les espoirs et les nostalgies, il a appris ce qu’était la pression des autres sur celles et ceux qui voulaient réussir ailleurs que chez eux. Il sait ce que " relégation ", la peur des autres, veulent dire et dans ses yeux je lis la réprobation furieuse qu’il voudrait formuler quand on semble présenter ce phénomène comme une nouveauté du XXI° siècle. La France oublie facilement qu’elle n’a jamais été tendre pour les immigrés de toutes origines. Le racisme anti-italien a été virulent, mortel, farouche. Les " macaronis " s’en souviennent… et les chasses à l’homme pratiquées, avant guerre, dans les Bouches du Rhône ne constituent pas les pages les plus glorieuses de notre histoire. D'ailleurs on ne les cite jamais! Europe fraternelle oblige! 
LA MEUTE DES BRAVES GENS EST LA PLUS REDOUTABLE
Les contrôles d’identité, l’angoisse de ne pas avoir des " papiers " en règle, les difficultés de trouver sa place dans une école " méprisante ", le logement taudis de domestique (le mot n’existe même plus tant il fait maintenant honte) agricole au sol en terre battue de Cursan, remontent dans sa mémoire quand il voit Sarkozy " aboyer. 
" Racaille ", " voyou ", " bandit ", " chenapan " et bientôt" assassin" ressasse le fils d’immigré hongrois ayant eu la richesse pour favoriser son installation. Ces mots uniquement lâchés pour faire bien, pour gagner des voix, pour flatter les oreilles de celles et ceux, d’autant plus sévères, qu’ils ne les ont jamais entendus prononcés à leur égard, le révulsent, le meurtrissent. 
Mon père sait que la meute des braves gens demeure la plus redoutable car elle ne cherche pas à juger mais qu’elle condamne aveuglément. Elle pourchasse physiquement et moralement. Elle généralise hâtivement. Elle se construit des certitudes sur des éléments ténus, qu’elle présente comme des preuves. Mon père l’a vécu, l’a éprouvé sans savoir se révolter.
Il ne dit toujours rien. Il ne peut plus manifester sa colère que par les éclairs d’un orage intérieur traversant ses yeux. Il ne comprend pas pourquoi, comme lui, ces jeunes en perdition ne sont pas animés par la farouche volonté de démontrer ce qu’ils sont car c’est la seule solution qui leur permettrait de se sortir des sables mouvants de l’inactivité. Le reste n'est  que poudre pour les yeux des caméras. 
BRISER LES CHAINES DE LA MALADIE 
I
l voudrait leur crier que, lui aussi, n’a jamais réussi dans une " communale " déjà préoccupée par le mythe de la seule prouesse scolaire. Il voudrait briser les chaînes de sa maladie qui le condamnent au bagne éternel pour leur expliquer qu’il a travaillé la terre dès 5 ans, qu’il a été charpentier à 20 ans, qu’il a curé des fossés, taillé des haies, goudronné des routes, réparé tout ce qui pouvait être réparé; qu’il a absolument tout fait pour justifier la confiance placée en lui l'immigré par des Français bien pensants; qu’il a cultivé sa vigne, son jardin, qu’il n’a jamais refusé une seule minute de boulot au service des autres… Il meurt d’envie de leur expliquer qu’il faut parfois mettre un mouchoir sur sa fierté, sur son ego, sur ses prétentions pour aller chercher la reconnaissance par l’exemple. Il ne souffre plus pour lui, mais pour eux. 
Il n’admet pas cependant leur comportement car il ne s’est jamais révolté. Il a sans cesse prouvé… Il a certes subi mais pour mieux se hisser, malgré tous les obstacles, à force de volonté, de travail, de loyauté vers une intégration conquise mais surtout pas octroyée. Les larmes envahissent son regard quand il contemple de sa " cellule " de prisonnier de la maladie, ce monde où l’on brûle des voitures. Lui qui a mis quarante ans, avant de pouvoir acquérir une 4 chevaux d’occasion, ne peut pas admettre que, pour témoigner de sa révolte, on incendie celle de braves gens ayant peiné pour acquérir leur indépendance. Il vit le désarroi des victimes… mais ressent la douleur de ceux qui peinent à trouver une place dans une société de l’indifférence. Il est partagé, tiraillé, écartelé. Il a du mal à garder un espoir en un monde qu’il sait inexorablement moins positif que celui qu’il a traversé depuis 80 ans !

Il est désormais délivré.

Chronique publiée le 11 novembre 2005

Par Jean-Marie DARMIAN - Publié dans : PERSONNEL
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