Dans un contexte où les apparences comptent davantage que la réalité, peu d'analystes font référence à un « parcours ». On n'aime seulement
l'instant de l'arrivée sur la scène, celle où l'on met la personne sous les feux d'une actualité plus ou moins glorieuse. On se régale de son succès ou plus encore de son échec un peu de la même
manière que ces passagers de paquebots qui vont admirer du pont les icebergs. Depuis les années 60 on s'est installé dans le culte du paraître. Tout notre système social a basculé dans cette vision
voulant que l'image doive résumer l'intégralité d'une vie. Un bon maquillage, un excellent éclairage, une habillage correct, une discours préfabriqué suffisent à donner un aboutissement réussi à un
parcours. Or il ne peut pas y avoir de véracité dans les comportements si l'on ne revient pas sur les racines de sa construction. Il faudrait sans cesse parler du chemin parcouru avant de se
référer à l'instant. Nous ne sommes que des résultantes d'une patiente construction effectuée dans le temps. Mais comme il faut aller vite, comme il faut absolument donner à « manger » à des médias
avides d'instantanés spectaculaires on oublie aussi vite que l'on a appris.
En politique il n'existe que deux catégories de femmes et d'hommes : les héritiers et les conquérants, ceux à qui on a un jour conduit sur l'autoroute du pouvoir et ceux qui patiemment on dû faire
leurs preuves pour se mettre au service des autres. Il suffit de constater combien le parcours est dur pour les seconds, combien dans ce contexte de l'éphémère ,a durabilité de l'ascension a des
allures passéistes. Il faut tout et tout de suite dans tous les domaines et dans toutes les couches d'une société du trompe l'œil.
Si aujourd'hui, 1° mai, je fais référence à ce constat c'est qu'il est de plus en plus dur à expliquer que ce jour n'est que la face visible de longues luttes ouvrières marqués par un désir
extrêmement fort chez certain de conquérir une liberté que nous perdons pas simple inconscience. Qui fera référence à celles et ceux qui sont morts à Fourmies dans ce monde où la culture politique
ressemble à celle nécessaire pour être membre du jury d'une Star Ac' au rabais ? Qui parlera des souffrances endurées par celles et ceux qui ont été contraints de trimer pour simplement mal nourrir
leur famille ? Qui évoquera ces luttes féroces pour arracher au monde du profit les congés payés, la retraite, le code du travail, la seule notion de contrat ? On se contentera de relever que la 1°
mai 2008 n'aura pas été une fois encore celui de l'unité syndicale. On épiloguera sur le manque de mobilisation sur l'enrobé qui a englouti les pavés de mai 68 et ses 100 000 manifestants
parisiens. On se contentera de l'instant sans évoquer les sentiers tortueux, ingrats, exigeants qui ont conduit certaines et certains à ce qu'ils croient être l'ivresse du pouvoir. ASCENSION SOCIALE PERMANENTE
Aujourd'hui, 15 ans après il est un véritable parcours dont l'Histoire ne gardera pas de glorieuses traces. Comme pour expier la pire des fautes qu'est l'indifférence au sort des autres, le Parti
socialiste fera devoir rapide de mémoire. On rendra un hommage à Pierre Bérégovoy. Or pour moi, bien que je n'ai jamais partagé son cheminement et même alors ses engagements au sein du PS son «
suicide » devrait symboliser tout ce que la politique moderne a de désolant. Il était non pas seulement un Homme mais surtout, pour moi, un « parcours » et je préfère les parcours aux Hommes aussi
importants soient ils. Je crois davantage dans le comportement dans la durée que la contemplation de la marche atteinte. Sa vie fut en effet celle d'un ouvrier accédant au poste de Premier Ministre
à laquelle il devait tout ou presque mais qu'il avait farouchement défendue et servie.
Fils d'Adrien Bérégovoy, capitaine russe blanc et menchevik ayant immigré de l'Ukraine en France où il tint un café-épicerie, et de Hélène Baudelin. Elévé par sa grand-mère à laquelle il vouera un
reconnaissance permanente il va effectuer le parcours standard des fils d'immigrés dont la réussite reposait sur l'obtention du certificat
d'études puis son père tombant gravement malade, il quitte le lycée, obtient un Brevet élémentaire industriel, un CAP d'ajusteur, un CAP de dessin industriel, lui permettant à l'âge de 16 ans de
travailler pendant neuf mois à l'usine de tissage Fraencker.
En 1942 il entre sur concours à la SNCF en tant que cheminot. Après sa rencontre avec Roland Leroy il rejoint la Résistance via le réseau interne aux chemins de fer et s'engage également dans les
Jeunesses socialistes. Aucune autoroute de la vie professionnelle et militante mais des chemins escarpés dangereux dans lesquels on ne peut pas nécessairement obtenir une place au soleil !
Après avoir physiquement participé à la libération de la banlieue de Rouen il se retrouve en 1949 au cabinet de Christian Pineau Ministre des Travaux publics et des Transports au titre... des
relations avec les syndicats ce qui n'est pas une sinécure dans le contexte de cette année là. Il restera ensuite jusqu'à sa retraite dans le giron du service public avec divers postes à Gaz de
France. Pas d'institut d'Etudes Politiques, pas d'ENA, pas de grands cabinets ministériels, pas de carrière toute prête, pas de casaque choisie au dernier moment comme le font les enfants gâtés de
la politique. TOUJOURS FIDELE A SON PARCOURS
Adhésion à une SFIO qu'il ne supporte plus très vite puisqu'il fonde sur les traces de Pierre Mendés France de PSU en... 1959, un épisode oublié de ce qui fut le cheminement de bon nombre de
responsables socialistes actuels mais dont on ne parle jamais. Fidèle du meilleur et du plus lucide des Ministre de l'Education nationale qu'ait eu la Gauche, Alain Savary il le rejoint dans le
nouveau parti socialiste à Epinay. Il ne revendique jamais rien. Il tente de rester fidèle à son engagement et s'il progresse ce n'est que par une volonté farouche d'apprendre, de toujours
apprendre dans l'action au contact des autres. Il ne se rangera que tardivement aux cotés de Mitterrand car il appartient toujours à cette filière « historique » des socialistes issus de la
Résistance que porte Alain Savary pour qui il vote... d'ailleurs au Congrès d'Epinay ! Il ne rejoindra celui qui allait devenir Président de la République au Congrès de Metz en 79 c'est à dire
quasiment après 30 années de parcours parallèle voire aopposé.
Beaucoup de campagnes électorales perdues mais aucun mandat électif jusqu'en septembre 83 où il devient enfin maire de Nevers ! Il possède alors 40 années ininterrompues de participation aux
arrières cours du pouvoir, aux négociations dangereuses où les autres ne veulent pas aller, au suivi des dossiers sur lesquels intervient le gratin de la nomenklatura bardée de diplômes et de
certitudes. Tout le monde sait qu'on lui fait remarquer et que l'on ne se gêne pas pour se gausser du fraiseur cherchant à imposer une volonté politique à des cabinets rétifs ! Il fait figure
d'inadapté, d'égaré dans un monde d'une technicité réputée toute puissante. Avec Jacques Delors il symbolisait dans la fameuse génération Mitterrand le coté pragmatique, concret, républicain qui
manquait à bien des « arrivants ». Il ne fut jamais « admis » et jamais véritablement respecté même quand il était Secrétaire général de l'Elysée. Cet homme là totalement atypique ne correspondait
plus à l'époque durant laquelle il fallait avoir davantage des références de « collaborateurs » prodiges que de grognards du monde social réel ! UNE SENTIMENT DE CULPABILITE L'échec de la Gauche aux élections législatives de 93 était pour lui, d'une certaine manière, son échec
personnel alors qu'il était arrivé au pouvoir pour tenter d'effacer l'image catastrophique du gouvernement Edith Cresson et pour tenter seulement de sauver ce qui pouvait l'être encore. J'ai
toujours constaté que l'on est dans la vie politique beaucoup plus exigeant avec les « conquérants » qu'avec les « héritiers ». Ses proches le décrivaient comme dépressif depuis cette défaite du
mois de mars et la polémique à propos de l'achat d'un appartement dans le XVIe arrondissement grâce à un prêt à 0 % consenti par Roger-Patrice Pelat. Je ressens ce qu'il a dû ressentir. Je partage
ce sentiment de culpabilité qui a dû l'envahir quand il a constaté son échec politique qui n'était plus le sien mais celui d'une certaine idée de l'engagement républicain. Pierre Mendés France
avait été lui aussi profondément déprimé par le fait que la vérité conduisait souvent à la... mise en accusation ! Pierre Bérégovoy se sentait véritablement investi d'une mission particulière :
démontrer que la République pouvait aussi trouver ses serviteurs les plus efficaces dans le monde du travail, celui dont parle beaucoup les « grands » de ce monde sans jamais en avoir connu les
contraintes et les limites ! « Pour toute décision importante, Pierre Bérégovoy réfléchissait longtemps avant de prendre une option et, une fois son choix arrêté, il s'y tenait et allait jusqu'au bout. Tel semble aussi
avoir été le cas pour sa décision de mettre fin à ses jours. C'est la conclusion unanime à laquelle sont arrivés, dimanche, les proches collaborateurs de l'ancien premier ministre, qui l'ont
accompagné pendant dix ans à la municipalité de Nevers. » trouvait-on dans le Monde daté du 4 mai 1993. On pourra se livrer à toutes les hypothèses sur sa mort mais je demeure convaincu qu'il
n'a pas supporté cette pression que vous mettent directement ou indirectement ces amis bien placés qui vous ne vous veulent jamais du bien, ces ennemis intimes que votre conquête du pouvoir a
déstabilisé, ces donneurs de leçons qui affirment après les événements qu'ils les avaient prévus. Il ne faut garder de ce 1° mai différent des autres la fin du discours discutable de François
Mitterrand aux obsèques de celui qui, bien que lui ayant été d'une scrupuleuse fidélité n'avait jamais véritablement été reconnu pour tel : « J'ai moi-même tant et tant parcouru ces chemins que
je reconnais la vieille terre fidèle où il va reposer, et je pense à ces derniers mots du grand savant Jacques Monod que chacun répète en soi-même jusqu'à la fin : «Je cherche à comprendre.»
Pierre Bérégovoy avait bien compris que dans la vie publique on n'est souvent qu'un Kleenex au service du parcours des autres. Il a préféré ne pas connaître la poubelle de l'Histoire.
Mais je déblogue...
Merci d'avoir rappelé le souvenir d'andré Bérégovoy et également de tous ceux qui ont peiné et souffert pour le progrès socialqui hélas est entrain de regresser !
Commentaire n° 1 posté par J. J. Bonnin le 01/05/2008 à 17h56
Le texte que tu nous offres sur Pierre Bérégovoy est profondément émouvant. Il était nécessaire de rappeler le parcours de cet homme qui, à force de travail, de fidélité à ses idéaux, avait réussi un parcours politique quasi-exemplaire. Il n'était certes pas un "héritier" mais bien un "conquérant", lui qui avait connu, comme quelques autres, les difficultés inhérentes à la situation de "fils d'immigré"....Le récit des étapes importantes de sa vie permet de comprendre ce qu'il a éprouvé, quelle a été sa déception et son amertume devant les réactions pour le moins inamicales et le "lâchage" de ceux qu'il avait toujours servi avec dévouement et fidélité... Je sais ce que tu ressens en évoquant le souvenir de Pierre Bérégovoy, parce que je le ressens moi aussi. Nous sommes nombreux, nous les anciens, à avoir suivi à peu près le même parcours : Pierre Mendes France, Michel Rocard, le PSU, Alain Savary et le nouveau Parti Socialiste issu du Congrès d'Epinay. Il avait raison, Bérégovoy, de vouloir démontrer que c'est dans le monde du travail que la République devrait trouver ses meilleurs serviteurs. Mais, pour exercer une activité politique au niveau qu'il avait atteint, il faut avoir les nerfs solides et une capacité de résistance qui lui ont fait défaut devant l'abandon de ceux sur lesquels il avait cru pouvoir compter le plus sûrement. Il me semble que c'est seulement devant les échecs et les abandons, ou l'indifférence de ses soi-disant amis politiques, qu'il a compris que "dans la vie publique, on n'est souvent qu'un kleenex au service du parcours des autres". Nous sommes nombreux, à notre toute petite échelle, à éprouver ce sentiment chaque jour... Mais pour lui, dont on est allé jusqu'à mettre en cause l'honnêteté et l'honorabilité, cette constatation n'a pas été supporta&ble, et il a préféré mettre fin à ses jours, symboliquement, un 1er mai. Et que, comme on nous le promet pour ce soir, quelque journaliste, en mal d'audience et de sensationnel, n'aille pas nous raconter n'importe quelle histoire de son invention.....La mémoire de Pierre Bérégovoy ne mérite pas une telle imposture!
Commentaire n° 2 posté par Annie PIETRI le 02/05/2008 à 15h22
Très très bel hommage ! Rien à y ajouter, rine à enlever ! Bravo Monsieur DARMIAN
Commentaire n° 3 posté par D'jeff le 05/05/2008 à 07h27
Le texte que tu nous offres sur Pierre Bérégovoy est profondément émouvant. Il était nécessaire de rappeler le parcours de cet homme qui, à force de travail, de fidélité à ses idéaux, avait réussi un parcours politique quasi-exemplaire. Il n'était certes pas un "héritier" mais bien un "conquérant", lui qui avait connu, comme quelques autres, les difficultés inhérentes à la situation de "fils d'immigré"....Le récit des étapes importantes de sa vie permet de comprendre ce qu'il a éprouvé, quelle a été sa déception et son amertume devant les réactions pour le moins inamicales et le "lâchage" de ceux qu'il avait toujours servi avec dévouement et fidélité...
Je sais ce que tu ressens en évoquant le souvenir de Pierre Bérégovoy, parce que je le ressens moi aussi. Nous sommes nombreux, nous les anciens, à avoir suivi à peu près le même parcours : Pierre Mendes France, Michel Rocard, le PSU, Alain Savary et le nouveau Parti Socialiste issu du Congrès d'Epinay.
Il avait raison, Bérégovoy, de vouloir démontrer que c'est dans le monde du travail que la République devrait trouver ses meilleurs serviteurs. Mais, pour exercer une activité politique au niveau qu'il avait atteint, il faut avoir les nerfs solides et une capacité de résistance qui lui ont fait défaut devant l'abandon de ceux sur lesquels il avait cru pouvoir compter le plus sûrement. Il me semble que c'est seulement devant les échecs et les abandons, ou l'indifférence de ses soi-disant amis politiques, qu'il a compris que "dans la vie publique, on n'est souvent qu'un kleenex au service du parcours des autres". Nous sommes nombreux, à notre toute petite échelle, à éprouver ce sentiment chaque jour...
Mais pour lui, dont on est allé jusqu'à mettre en cause l'honnêteté et l'honorabilité, cette constatation n'a pas été supporta&ble, et il a préféré mettre fin à ses jours, symboliquement, un 1er mai.
Et que, comme on nous le promet pour ce soir, quelque journaliste, en mal d'audience et de sensationnel, n'aille pas nous raconter n'importe quelle histoire de son invention.....La mémoire de Pierre Bérégovoy ne mérite pas une telle imposture!
Rien à y ajouter, rine à enlever !
Bravo Monsieur DARMIAN