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Mardi 6 mai 2008 2 06 /05 /2008 08:11
Je suis de la génération de la radio car il m'a fallu attendre l'âge seize ans pour découvrir ce que pouvait être une image de télévision. Je conserve des souvenirs merveilleux de ces heures passées devant un poste de TSF monumental que mon père avait acheté d'occasion à un commerçant fortuné du village qui avait, lui, été conquis par une petit écran noir et blanc. Ce monstre doré muni d'une antenne variable lui permettant de capter au mieux la qualité des voix portait mon imaginaire d'enfant. Les grandes vedettes se forgeaient une notoriété grâce à leur science du dialogue induit avec des auditeurs. Les informations parvenaient avec un soin particulier dans l'énoncé. Les programmes tentaient de satisfaire toutes les générations. Le soir, comportement inimaginable à notre époque, nous écoutions religieusement des émissions dont le niveau culturel n'avait rien de comparable avec celui des émissions télévisuelles actuelles. Que ce soit pour « Les Maîtres du Mystère » qui portaient le suspense au bout de la nuit ou pour « le Grenier de Montmartre » dont les chansonniers avaient des années d'avance sur les Guignols de l'Info nous goûtions à des instants d'une rare intensité dans le silence d'une cuisine servant de pièce unique de vie. Je garde en mémoire la station préférée de mes parents sur laquelle nous tentions parfois vainement de capter une suite claire du programme prévue : Radio Andorre. Si le brouillage et les poursuites contre son propriétaire avaient en effet cessé à l'aube des années 50, les pressions du gouvernement français continuèrent très longtemps avec, comme objectif, de réduire Radio Andorre au silence.
Tracasseries administratives, fermeture de la frontière andorrane pour bloquer ses livraisons de disque, campagnes de presse n'y avaient rien fait : Radio Andorre avait maintenu sa popularité auprès de ses auditeurs et nous étions toujours en haleine en soirée. Peu à peu le confort s'améliora et le mercredi soir, parfois, alors que nous étions au lit, mes parents, suprême récompense, nous permettaient d'écouter l'émission qu'ils écoutaient en laissant la porte de leur chambre ouverte. J'ai toujours eu un sentiment de bonheur parfait quand, réfugié sous l'édredon, bien au chaud, je savourais les saillies politiques satiriques des humoristes d'alors. Incisifs, manieurs de mots agiles ils éreintaient les ministres ou les Présidents du conseil d'une République mal en point.
Même si sa zone d'écoute devint plus réduite qu'avant, on captait radio Andorre dans toute la France, et dans le Sud, où on ne savait pas encore écouter Radio Luxembourg ou la nouvelle Europe n°1, elle dominera le paysage radiophonique une bonne décennie.
AQUI RADIO ANDORRA
On ne sait pas assez que l'Etat français décida même de créer une nouvelle station périphérique pouvant concurrencer sur sa zone géographique cette station iconoclaste. Après de nombreuses péripéties avec les autorités andorranes, il parvint à lancer cette nouvelle station en Andorre en obtenant une concession de même nature que celle de Radio Andorre. Ce n'est qu'en 1958, que cette station contrôlée par l'Etat français, par le biais de la SOFIRAD, émettra sous le nom de « Radio des Vallées » qui deviendra, plus tard, Sud Radio.
Radio Andorre réagit en augmentant encore sa puissance.  A la fin des années 50, elle a gagné la première bataille de l'audience avec sa concurrente et poursuit la programmation qui a fait son succès depuis sa création : des tranches de 15 minutes de musique, classées par genre. Mais, peu à peu, les émissions produites par "Les Programmes de France" (filiale de Radio Luxembourg), feuilletons, jeux radiophoniques et grandes émissions de variété sponsorisées, prennent une place prépondérante à l'antenne, notamment durant les heures de grande écoute de la soirée. La rivalité des ondes faisait rage.
Autre innovation : les speakers et speakerines de la station sortent de l'anonymat. Non seulement, on connaît leurs noms, mais en plus, ils marquent de leur personnalité les émissions qu'ils présentent. Mais dans les années 50, Radio Andorre ne diffuse toujours pas d'information et il nous fallait en journée aller sur la RTF pour trouver les « nouvelles du monde ». C'est durant les événements d'Algérie que la radio joua pour nous un rôle important. J'ai le souvenir du maire, de mon père et de mon instituteur écoutant dans un silence de plomb les derniers informations durant le putsch des généraux à Alger. Des moments qui marquent car il régnait une ambiance tendue, inquiète mais d'unité face à des hypothèses de parachutages de militaires sur les grandes villes afin de prendre le pouvoir en France.
J'écoutais avec délectation les « Jeudis de l'oncle Henry » pour m'escrimer à répondre à une énigme ou pour expédier un dessin maladroit qui devait me rapporter un premier prix que je n'obtins jamais ! le fameux « Aqui Radio Andorra » résonne encore dans mon esprits comme un signal magique conduisant vers les rêve car je pouvais imaginer ce que bon me semblait, me construire sur les mots des histoires rocambolesques dont j'étais le héros. Chaque voix appartenait à mon univers dont celle qui vint un jour, de la RTF, enchanter ma vie : celle de Georges Briquet !
LE ROI DU SPRINT VOCAL
Cet homme d'une extraordinaire volubilité fut pour moi le chantre du sport. Comme il était totalement impossible pour moi de pratiquer la moindre activité physique organisée dans le village de Sadirac, c'est à lui que je dois, j'en suis certain ma vocation ultérieure de journaliste sportif. Lui qui avait connu les horreurs de Dachau comme déporté avait été sauvé par l'idée de ses copains de stalag de lui fabriquer avec quelques bouts de fil de fer récupérés un micro lui ayant permis de les passionner par des descriptions mythiques d'arrivées imaginaires du Tour de France cycliste. Il les avait suivies et il allait les suivre longtemps pour donner sa dimension d'épopée médiévale à une épreuve sportive qu'il fallait imaginer puisqu'il était impossible de la visionner en direct. « Sport et Musique » qui durant... quatre heures, passai en revue les principaux événements sportifs meublait mes dimanches après-midi. J'allais sur des stades imaginaires. Je partageais des défaillances imprévues. Je vivais des exploits exceptionnels. Je volais sur les ailes de l'imaginaire grâce à des descriptions interminables transformant une rencontre en tournois chevaleresques.
Je me mis à l'imiter et je devins à une dizaine d'années un motif de fierté pour la famille. Lors des vendanges, les amis et les proches qui venaient donner un coup de main à mes parents me demandaient de leur commenter une arrivée au sprint d'une étape du Tour de France... J'en fis une spécialité qui me valut une célébrité dans le village tant je parvenais à captiver mon auditoire par un style similaire à celui dont je buvais littéralement les paroles. Je fus comme bien des grands journalistes sportifs un émule de Georges Briquet car il magnifiait le banal ce que seule la radio peut faire grâce au poids des rêves portés par les mots. La réalité n'existe pas puisque malgré la précision des descriptions on est contraint de se faire une idée des visages, des faits, des événements.
LA CULTURE DU PEUPLE
Je n'ai jamais pu me détacher de la radio. Elle m'accompagne tous les matins et souvent quand je travaille. Des voix évoquent encore des moments de ma vie. Impossible d'oublier la religiosité avec laquelle nous écoutions le jeu des mille francs ! Lucien Jeunesse était pour tous plus qu'une voix car pour nous il portait, un rendez-vous quotidien dans la bonne humeur et la France profonde. Il représentait les bienfaits de l'école qui avait permis à des gens humbles, non bardés de diplômes, de démontrer qu'ils avaient un savoir exceptionnel comme c'était le cas pour « quitte ou double » autre référence qui nous tenait en haleine.
Le Jeu des mille francs, avait débuté en 1958, a d'abord été présenté par Henri Kubnick, puis Albert Raisner, Maurice Gardett, Roger Lanzac. Mais Lucien Jeunesse, qui l'anime de 1965 à 1995, y attache définitivement son nom, avant de passer le flambeau à Louis Bozon. Son « Chers Amis, Bonjour ! » était un appel à la joie de vivre qui durait 12 minutes, le temps de l'émission rythmée par les poèmes qu'il déclamait avant le début du jeu de questions de culture générale, ou les « Banco, Banco! » ou les « Super Super ! » du public. Il entrait dans de nombreux foyers pour apporter cette voix qui rassurait sur les faiblesses des uns et qui décuplait le bonheur des autres. Le son aigrelet du xylophone qui marquait les 30 dernières secondes fatidiques en attendant les réponses des candidats et leur éventuelle élimination prenaient des allures parfois désolantes. On était heureux et fier de connaître une réponse. On était enthousiaste quand l'instit d'un village de la France oubliée emportait le super Banco ou quand un employé de bureau dénichait un nom ou une date ignorés de tous. Le peuple montrait sa culture et non plus son ignorance crasse ! Lucien jeunesse a paraît-il animé plus de 10.000 émissions, posé en 30 ans 80.000 questions "bleues", "blanches" ou "rouges", parcouru des centaines de milliers de kilomètres dans toute la France, visité d'innombrables villes, en étant écouté par plus d'un million d'auditeurs par jour en France métropolitaine, beaucoup d'autres dans les DOM-TOM et à l'étranger. Il disparaît l'année des 50 ans de la création du "Jeu des mille francs". Un demi-siècle plus tard les médias jouent un tout autre rôle. Est-il meilleur ? Je l'ignore. Je garde précieusement ma nostalgie.
Mais je déblogue...
Par Jean-Marie DARMIAN - Publié dans : PERSONNEL
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