Mercredi 7 mai 2008
Dans de nombreux villages de France on célébrera demain la signature à Berlin de l'acte de capitulation de l'Allemagne nazie. Le 8 mai 1945 demeure une date clé de la vie sociale française même si le plus souvent sa commémoration se déroule dans l'indifférence quasi générale alors qu'elle devrait être un vrai rendez-vous avec une certaine idée de l'Humanité. Voici le discours que je prononcerai ce soir (la manifestation est avancée au 7 mai à Créon par solidarité avec les « petites » communes voisines qui pourront demain mobiliser leurs habitants). C'est une position sur ce rendez-vous historique revêtant pour moi une importance politique particulière dans le contexte actuel d'un an de présidence de Niciolas Sarkozy. Le 8 mai devrait être pour tous les Républicains sincères, les gens de Gauche convaincus, les démocrates réveillés et les humanistes authentiques autre chose qu'un jour de congé.


« On grava dans la pierre à la chaude tonalité blonde ou dans le marbre gris glacé le nom de ceux qui avaient donné durant la Grande Guerre leur vie pour défendre une Nation. Impossible de trouver sur le territoire, un seul village qui n'avait pas accompagné la douleur d'une famille ayant appris que le fils, le frère ou le père avait laissé sa vie dans la boue, le froid, les gaz ou la fureur des bombardements.
En Afrique, par delà les mers ou les océans, on se contenta de constater qu'il n'y aurait jamais de retour pour ceux qui avaient été combattre loin de leur quotidien. Ils ne seraient jamais inscrits sur un monument dédié à leur mémoire. Ils n'auraient comme linceul que la terre de cette France qu'ils n'avaient jamais antérieurement foulé aux pieds. Ils auraient mérité tous, autant que Lazare Ponticelli, dernier combattant de cette guerre dévastatrice l'hommage de la Nation dans laquelle ils auraient probablement choisi de vivre mais qui ne les avaient accueillis que pour mourir.
Alors que partout, chez nous comme ailleurs, on fixa des plaques modestes dans le chœur des églises ou on dressa des monuments prestigieux en souvenir de ceux qui avaient simplement accompli, de gré ou de force, leur devoir. Ces patronymes, patiemment gravés pour qu'une reconnaissance éternelle soit accordée à ces serviteurs obscurs de la République, auraient pu constituer au moment de la montée du nazisme, les remparts à l'intolérance, à la haine, au déshonneur du renoncement à combattre les idéaux néfastes. On les couvrit de drapeaux mais on oublia les fondements républicains de leur comportement, de leur sacrifice, de leur dévouement.
On se contenta de croire que le souvenir serait plus efficace que la lutte collective pour repousser les miasmes de la revanche.
On laissa le champ libre à une montée inexorable du concept voulant que l'Homme soit un loup pour l'Homme qui paraissait différent.
On oublia les pleurs de ces femmes habillées de noir qui arpentaient discrètement les hameaux pour tenter de redonner un sens à leur vie.
On effaça la terreur, les larmes, le sang, la douleur pour ne vivre que dans l'apparente nécessité d'une réconciliation entre puissances.
On se résigna collectivement, au nom du réalisme politique, à admettre ce qui était pourtant déjà inadmissible.
On ferma les yeux sur un pouvoir destructeur de la solidarité, de la fraternité et de la liberté pour se contenter des certitudes que le monde meilleur passait par la réussite économique.
On ne rappela jamais que la pire des défaillances que puissent connaître les démocraties c'est la perte de leur mémoire sur les chemins sinueux de leur Histoire.
On avait pourtant assuré que ce serait la der des der, l'ultime affrontement entre des paysans, des commerçants, des artisans, des enseignants, des médecins, des fonctionnaires, des ouvriers, des gens simples ou instruits de toutes conditions, de toutes convictions, de toutes religions. Or la France se retrouva plongée dans le pire des drames qu'elle eut à traverser : la guerre 39-45 fut bel et bien celle de Peuples et plus seulement celle des militaires. Elle causa des millions de victimes innocentes, elle rabaissa la nature humaine à ses penchants les plus odieux. Elle révéla les aspects terribles de la délation, de la bassesse, de la trahison, de cette indifférence que seuls les vrais résistants surent briser.
Les monument ne pouvaient plus porter la liste des millions de victimes mortes loin des combats : enfants, jeunes, femmes, vieillards. Ils furent des millions emportés par une mort atroce dans la nuit et le brouillard. Ils furent toutes et tous les victimes de l'indifférence à l'égard d'idées et de comportements que l'on estima ne pas avoir à combattre au moment où ils devaient être combattus.
C'est la signification de cette cérémonie de commémoration de la signature de la capitulation de l'Allemagne nazie devant la force des armées alliées. Elle ne porte pas que les glorieux épisodes des affrontements des armées mais elle porte les visages ordinaires de gens ordinaires à jamais engloutis par une idéologie qui n'a en fait jamais totalement disparu de notre société puisqu'elle peut se montre au détour d'une banderole dans un stade, avec la profanation de cimetières, avec des déclarations inadmissibles dans un journal.
Les femmes ont été au cœur de cette dernier conflit mondial en Europe. D'abord comme les innocentes victimes de la solution finale. Ensuite avec ces figures fortes que furent Lucie Aubrac, Germaine Tillon récemment disparues et dont ne mesure le courage que quand on sait ce que furent la clandestinité, la torture, la déportation. Enfin il y a eu toutes celles qui connurent la séparation terrible avec leurs enfants, qui firent tourner la propriété, l'entreprise, la famille. Ces femmes qui, plus que d'autres, conduisirent le Conseil national de la Résistance à accorder à toutes les autres le droit de vote, les allocations familiales et la sécurité sociale.
Je vous remercie d'avoir une fois encore, à l'aube d'un nouveau mandat municipal fondé sur la citoyenneté, le respect, la démocratie, compris que sans une farouche volonté collective de ranimer en permanence la flamme de la mémoire nous sommes condamnés à mourir de froid. Votre présence conforte ce sentiment que je porte en moi depuis très longtemps que seule la valeur de l'exemple peut servir les valeurs républicaines. Or la France ne donne plus l'exemple au monde même si parfois elle prétend donner des leçons.
Nous ne pouvons pas nous contenter de mots mais il nous faut montrer par nos actes que nous restons farouchement résolus à combattre toute résurgence de l'exclusion par la race, par la religion, par les opinions, par la couleur de la peau, par simplement le comportement social.
La commémoration du 8 mai 1945 n'a jamais été pour moi autre chose qu'une affirmation d'une volonté collective de maintenir les principes essentiels du vivre ensemble dans un monde tolérant et pacifique. Elle doit rester le symbole de la révolte qui doit nous animer quand l'intolérable rôde autour de nous. Merci à celles et ceux qui ont su, dans la tourmente, il y a maintenant plus de 60 ans, oser se révolter.
Germaine Tillon, morte il y a quelques semaines à 101 ans, après avoir consacré toute sa vie à lutter contre les injustices espérait qu'un jour nous changerions notre devise républicaine en mettant le mot « fraternité en tout premier. Elle voulait ardemment que « liberté et égalité » viennent après le beau mot de « fraternité ». C'est en effet la vertu qu'elle aurait voulu léguer à ses contemporains.
Je reprends à mon compte ce vœu car jamais peut-être notre pays et notre monde n'ont eu autant besoin de redonner à la fraternité sa véritable place. Que ce 8 mai 2008 soit pour nous une étape de plus pour le devoir de mémoire que nous devons à toutes celles et tous ceux qui comme Germaine Tillon avaient donné un sens à des mots dont le poids devient de plus en plus mince pour le malheur des peuples oublieux".

Et pour une fois je ne déblogue pas trop... Du moins je le crois !

Par Jean-Marie DARMIAN - Publié dans : ACTUALITE
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