Dimanche 8 juin 2008
7
08
/06
/2008
10:00
Tous les systèmes de régulation internationaux traversent des crises graves dans l'indifférence des femmes et des hommes installés sur une
planète en désespérance. Les progrès de l'humanité, au sens large du terme sont désormais liés à la notion de profit. Plus aucune idée philosophique généreuse n'a de prise sur le comportement
général des responsables politiques. Le siècle des Lumières appartient à la préhistoire de la gouvernance car un mot a pris le pas sur tous les autres. Par exemple, alors que l'on sait pertinemment
que la famine guette des millions d'habitants des pays pauvres et que même dans nos sociétés dites évoluées on constate que manger à sa faim n'est plus une rélaité généralisée. Or on a eu une
grande messe internationale à Rome qui a accouché du minimum non vital comme si les égoïsmes se renforçaient devant les difficultés faisant totalement disparaître la notion de « solidarité », vieux
principe démocratique attaqué insidieusement à tous les niveaux.
Le sommet de Rome de la FAO réunissant 181 pays avait en effet été réuni afin de trouver une issue à la grave crise alimentaire mondiale et à la faim dans le monde s'est conclu sur un accord bien
insuffisant. La seule dépense pour la tenue d'une telle réunion aurait permis de sauver des milliers d'enfants et de femmes mais ce ne fut pas évoqué.
850 millions de personnes souffrent de la faim dans le monde, et la hausse des prix des denrées alimentaires de base affame 100 millions de personnes supplémentaires. On arrive au milliard de gens
en danger dans tous les pays du monde car ils serait illusoire de croire que l'augmentation des produits de base n'aura aucune incidence chez nous.
Plus de 6,5 milliards de dollars de promesses de dons pour lutter contre la faim et la pauvreté vont être recueillis, a annoncé Jacques Diouf, directeur de la FAO. Cette somme qui paraît
astronomique représente cependant moins de la moitié du montant nécessaire pour enrayer la faim dans le monde sur une seule année. De plus, la destination de ces fonds reste floue : aide
alimentaire d'urgence, financement de projets agricoles ? Aucune précision sur l'objectif de ces promesses de dons n'a été apportée car les diplomates présents ont été incapables d'en décider. Le
vœu pieux de réduction de la moitié des personnes souffrant de la faim d'ici 2015 a été déclaré ; les mêmes engagements ont déjà été pris en 1974, en 1996 et en 2000, sans résultats. Ils le seront
dans deux ans quand la moitié du milliard d'affamés aura quitté ce monde... et que les multinationales auront bien installé leur main mise sur les semences OGM.
Aucun accord n'a été pris sur les biocarburants, pourtant responsables du retrait de 100 millions de tonnes de denrées alimentaires sur le marché mondial. Aucune stratégie sur les cultures
vivrières n'a été mis en place. Aucune suite possible à ce programme restreint na été envisagée. On laissera la « marché » dicter sa loi car c'est lui qui dans le fond gouverne la démocratie en
laissant au politique le soin de lui ouvrir les espaces indispensables à son action.
De plus, le système agricole actuel qui défavorise les agriculteurs des pays en voie de développement, pourtant dénoncé par le secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-Moon, n'a pas été remis en
cause dans les actes.
LA VERITE SELON ZIEGLER
Jean Ziegler, ancien rapporteur de l'ONU sur le droit à l'alimentation, déclare dans une interview au journal Le
Monde que "la priorité absolue dans les pays les plus pauvres est aux investissements dans l'agriculture vivrière, familiale et de subsistance. Le résultat de cette conférence est totalement
scandaleux : l'intérêt privé s'est imposé, au lieu de l'intérêt collectif. Les décisions prises à Rome risquent d'aggraver la faim dans le monde, au lieu de la combattre", s'insurge-t-il. Mais
sa voix s'est perdue dans les couloirs du palais romain où l'on avait la conscience tranquille des gens ayant bien travaillé dans l'intérêt de « son » pays !
Selon lui, il faut en effet « retirer de la Bourse la fixation des prix des aliments de base, et instaurer un système où le pays producteur négocie directement avec le pays consommateur pour
exclure le gain spéculatif » Le Vénézuela et l'Argentine ont refusé d'adhérer à la proposition finale pas la France. Cuba a vivement critiqué le « manque de volonté des pays du Nord » et a mis
en cause un texte qui « ne fait pas référence aux conséquences des subventions et de la spéculation ». Mais qui a écouté ce message ? Surtout qui l'a pris en considération dans nos
civilisations suspectant le régime castriste d'être fossilisé ou même antédiluvien ! « Les conclusions du sommet sont le résultat du manque de volonté de la part des gouvernements de protéger
véritablement les populations les plus pauvres et vulnérables », a déclaré de son coté l'association Actionaid. Une voix dans le brouillamini quotidien de l'actualité. Une voix dans le désert
assourdissant de l'indifférence.
Jean Ziegler toujours dans Le Monde désigne les responsables de ce que personne n'ose présenter comme un fiasco puisque pas moins de 50 chefs d'Etat et leurs suites son passé par Rome. « Il y
en a trois principaux. D'une part, les Etats-Unis et leurs alliés canadiens et australiens qui ont saboté le sommet en faisant pratiquement la politique de la chaise vide. D'autre part, les grandes
sociétés multinationales. Dix sociétés multinationales contrôlent actuellement 80 % du commerce mondial des aliments de base mais elles ne sont pas la Croix-Rouge et ne sont pas en charge de
l'intérêt collectif. Troisième responsable, et je le dis avec beaucoup d'inquiétude, c'est le secrétaire général des Nations unies, qui est chargé de faire des propositions. Or, il ne le fait que
d'une façon très insuffisante ». Ce Suisse atypique a le mérite de dire haut mais pas encore assez fort ce que tout le monde devrait relayer dans l'opinion publique. Surtout à Gauche !
LE PAYSAN KENYAN
Le sommet de la FAO fut l'occasion de beaux discours, très inspirés avec des phrases déclenchant des applaudissements... nourris. Le secrétaire des Nations unies a tiré la sonnette d'alarme mais
pas encore sonné le tocsin, même si cela n'était plus vraiment nécessaire après les émeutes de la faim qui ont éclaté dans de nombreux pays d'Asie et d'Afrique au cours des trois derniers mois. Les
dirigeants de 44 nations ont exprimé leurs graves préoccupations. Des doigts accusateurs ont été pointés. Seule absente de ce sommet de la FAO : une réponse concrète et immédiate à donner à cette
crise mondiale.
Pas un mot par exemple sur le paysan kenyan - déjà durement frappé par la misère et dans l'impossibilité de s'offrir trois repas par jour - pour expliquer comment il va survivre dans les cinq
prochains mois, sachant que la pluie manque depuis deux ans et que le peu de réserves qu'il a pu constituer a été réduit en cendres par la médiocrité politique, l'avarice et le chauvinisme ethnique
(de ses dirigeants). Imaginez la même situation dans la plupart des pays d'Afrique subsaharienne et de plusieurs régions d'Asie, et vous comprendrez l'urgence de la situation.
Une chose est sûre : les récoltes et les réserves de nourriture se sont raréfiées dans le monde entier, provoquant l'actuelle flambée des prix. Il ne suffit pourtant pas de pointer un doigt
accusateur sur les Etats-Unis et le Brésil, qui utilisent leurs récoltes pour produire des agrocarburants. Il ne suffit pas non plus de faire de belles déclarations d'intention sur les moyens
d'augmenter la production dans les économies agricoles pauvres. Il est temps pour la communauté internationale de prendre des mesures immédiates afin de donner à manger à ceux qui meurent de
faim.
Les débats sur les entorses au libre-échange que constituent les barrières douanières ou les subventions des pays riches pour protéger leurs agriculteurs doivent être remis à plus tard. Le plus
urgent est de répondre à cette question : que compte faire le monde pour que près de 1 milliard d'humains obtiennent l'aide dont ils ont besoin pour survivre. Et là on est resté sur sa faim car il
faut passer de la compassion théorique à la solidarité concrète.
LA NOURRITURE PETROLE
En fait il aurait fallu prendre des décisions de fond sur les moyens d'envisager de développer l'offre alimentaire
face à une demande en augmentation - notamment dans les pays asiatiques à forte croissance -, face à de mauvaises récoltes et à la hausse des prix du carburant. Cette combinaison explosive de
facteurs a conduit à un doublement des prix des denrées alimentaires au cours des deux dernières années. L'Organisation pour la coopération et le développement économique (OCDE) estime elle que les
prix du riz, du maïs et du blé devraient baisser un peu par rapport aux sommets atteints ces temps-ci mais rester à des niveaux élevés pendant les dix ans à venir. D'après les évaluations de la
FAO, la production alimentaire devra progresser de 50% d'ici 2050 pour parvenir à satisfaire la demande. On peut encore y croire alors que chez nous par exemple afin de réguler le marché on met en
place des quotas et surtout la jachère organisée. Comprenne qui pourra !
les pays industrialisés du G8 mettront en fait leur crédibilité en jeu lors de leur prochain sommet, en juillet au Japon. Les bonnes idées énoncées à Rome devront être suivies par des chèques au
Japon. A moins qu'on ne modifie le commerce international inéquitable, les politiques en matière de biocarburants et les politiques agricoles, la crise agricole des pays en développement se
poursuivra inexorablement. On laissera faire car la crise pétrolière tétanise tous les gouvernements. Les diplomates parviendront, dans un tel contexte, à contenir le débat houleux sur les
biocarburants, accusés de détourner des surfaces agricoles de la production alimentaire.
Sous la pression des Etats-Unis, qui sont avec le Brésil en pointe dans la production de cette énergie alternative, la déclaration de Rome s'est contentée de relever que ces combustibles présentent
"des défis et des opportunités". "Nous sommes convaincus que des études en profondeur sont nécessaires pour nous assurer que la production et l'utilisation des biocarburants est viable",
peut-on lire. Nous voici sauvés : on va faire des études ! Pour nourrir la planète ou pour nourrir les comptes en banque de personnes affamés de dollars ?
Mais je déblogue...
Par Jean-Marie DARMIAN
-
Publié dans : ACTUALITE
2
GRAINS DE SEL