Il existe une race de roquets qui n'aboient que lorsqu'ils sont à l'abri, bien installés chez eux, devant leurs maîtres et surtout rassurés sur
les conséquences de leur attitude belliqueuse. Ils peuvent ainsi paraître menaçants et courageux avec selon l'expression bien connue : « Retenez moi ou je fais un malheur ! » Ils ne
réjouissent en fait que celles et ceux qui leur font confiance car dans les moments où il faut aller au combat, ils partent vite se réfugier dans leur niche. Dans le genre, il faut convenir que
nous vivons une époque formidable. Gausser, vilipender, agresser restent des valeurs sûres du système politique surtout quand il existe un contexte sécurisé évitant tous les dangers potentiels
d'un comportement belliqueux. « Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s'en aperçoit », a claironné Nicolas Sarkozy, samedi, devant... les cadres de l'UMP. Si la
réaction scandalisée des syndicats ne s'est pas fait attendre, cette affirmation se situe en réalité à la croisée de plusieurs phénomènes sociaux et politiques sur lesquels le Président de la
République tout puissant n'a eu absolument aucun effet. Ce n'est que de la pure provocation gratuite car c'est totalement faux!
Quantitativement, la rupture ne date en effet pas de son élection à l'Elysée. Selon le ministère du travail (Dares) dont on connaît parfaitement le Ministre, un certain Xavier Bertrand, le
nombre de journées individuelles non travaillées pour faits de grève dans les entreprises a tendance à baisser depuis le milieu des... années 1970 : 4 millions en 1976, 1,5 million en 1981, 500
000 en 1993 (hors agriculture et fonction publique). Les derniers chiffres, publiés ce mois-ci, confirment cette tendance. La part des entreprises déclarant au moins une grève a sensiblement
diminué entre 2005 et 2006, passant de 2,7 % à 1,9 %.
« La division par deux du nombre de journées de grève dans les transports contribue largement à la baisse globale », note honnêtement le ministère. Une réalité qui aura au moins permis à
Nicolas Sarkozy de pavoiser et de se montrer inutilement agressif. Cette baisse tendancielle du nombre de grèves n'exclut toutefois pas des pics de mobilisation dans le secteur public, comme lors
de l'opposition aux réformes des retraites d'Alain Juppé en 1995, puis de François Fillon en 2003. Deux situations qui se retrouveront certainement dès cet automne. En fait, dans des
chroniques antérieures, j'avais signalé qu'il ne s'agissait que d'un phénomène conjoncturel lié à un mode de gouvernance : la tactique de Nicolas Sarkozy consiste simplement à « multiplier
les fronts » et à veiller à ce que les réformes gouvernementales ne viennent plus les unes après les autres mais en même temps. Le déluge est tel que plus personne ne sait où donner de la
tête et donc il est impossible de multiplier les jours de protestation. Il est bien évident que dans le contexte économique actuel, jamais on n'arrivera à faire manifester les « victimes »
plusieurs jours par mois.
Le président de l'Assemblée nationale, Bernard Accoyer a, lui, estimé sur LCI que les propos de Nicolas Sarkozy n'étaient « pas une provocation » mais « une expression devant des militants
auxquels il a voulu rappeler qu'avec le service minimum (...) la France n'apparaît plus comme un pays qui est perpétuellement paralysé par des grèves ». On croît rêver ou pire, cauchemarder
! Les teckels aboient de loin au début du mois de juillet quand ils savent qu'ils ne risquent rien. Ils mordent d'autant plus facilement que l'opinion dominante, fausse sur les grèves, paralyse
les consciences endormies par l'été !
LE CHANT DE LA CALOMNIE
Il est vrai que personne ne semble se rendre compte que l'on assiste à une réforme de la République à laquelle on tord le cou tranquillement. Quand on expliquait que le système fallacieux des
services minima ne servait qu'à détruire le droit constitutionnel de grève, le chœur des vierges outragées avait entonné le chant de la calomnie. Les vastes manifestations de fonctionnaires qui
s'étaient tenues dans toute la France n'avaient pas amené le gouvernement à reculer d'un pouce sur les 22.900 suppressions de postes prévues au budget 2008, dont 11.200 dans l'Education
nationale... Les classes ont été fermées dans la résignation générale. Les effectifs par classe augmentent dans l'indifférence générale. Les guichets de tous les services de l'Etat sont désertés
mais personne ne s'inquiète. A la rentrée les dégâts seront irréversibles. Pour les enseignants, en pointe dans les cortèges, l'addition risque même d'être salée. Ils n'ont pourtant pas été très
mobilisés car, eux aussi, traversent une période difficile pour leur pouvoir d'achat. Et c'est, dans le fond, ce qui réjouit probablement le plus Nicolas Sarkozy.
« Je respecte le droit de grève », avait affirmé le chef de l'Etat, mais il s'agit de mettre fin aux « difficultés insurmontables » créées pour les parents : « Le droit au
travail pour les familles qui n'ont pas les moyens doit être garanti». A l'image du système adopté cet hiver dans les transports, les députés Ump vont accepter qu'en cas de grève les professeurs
se fassent connaître quarante-huit heures à l'avance pour que l'accueil des enfants puisse être organisé et qu'ils aient droit à l'accueil. Ne prenez cette mesure que comme un service rendu aux
parents et surtout pas comme un moyen de plastronner ensuite devant le conseil national du parti présidentiel.
PEU DE CHOQUES
Le seul fait que celui qui n'est plus que le Président de tous les Français dans l'esprit républicain aille d'ailleurs se vanter, face à un auditoire partisan, de sa victoire sur
la démocratie, ne heurte même pas les républicains convaincus. Que n'aurions nous lu, entendu, vu, si François Mitterrand était allé devant le conseil national du PS ! « Chef de clan ! » ; «
idéologue partisan ! » ; « premier secrétaire archaïque »... et bien d'autres qualificatifs auraient plu. Les propos de Marielle de Sarnez me conviennent parfaitement : « Ça me choque ! » déclare
la vice-présidente du MoDem, qui affirme que « la fonction de président de la République qui rassemble tous les Français » n'est pas celle de « chef de parti (...) ça ne choque plus
personne mais moi ça me choque... » Ouf! il y a au moins une personne « choquée » !
En effet, à l'UMP on a les oreilles bouchées ou on a la trouille de s'exprimer sur une nouvelle bourde du patron. Xavier Bertrand, le ministre du Travail, a rappelé sur RTL que « la grève est un
droit constitutionnel qui doit être respecté », mais il a souligné que « pendant trop longtemps, en France, on faisait grève et on discutait après ». Patrick Devedjian, le secrétaire général de
l'UMP, a pour sa part évoqué « une tempête dans un verre d'eau », ajoutant, lors d'un « chat » sur le site Internet des « Echos », que « Nicolas Sarkozy a simplement énoncé une évidence en
exprimant ce que doit être la grève ». Dramatique pour notre avenir que ces outrances indulgentes qui reviennent à prendre vraiment les « autres » pour des idiots ! Encore un pas ou deux et on se
retrouvera avec un Président cultivant avec arrogance un sentiment d'impunité absolue... car il aura face à lui une démobilisation absolue. Il ne se rend même plus compte des dégâts qu'il cause
dans son propre camp.
PROVOCATIONS EN CASCADE
En fait, on assiste à une impressionnante succession de provocations, comme si dans le fond, pour que les médias
s'intéressent à lui, il lui fallait en permanence être outrancier. Pour la réforme des institutions, qui tourne à une négociation interne à sa propre majorité, et dont le rejet le diminuerait
durablement dans la mesure où il a besoin d'une majorité élargie, il se plaît à jouer l'anti-consensuel. Sa volonté de nommer lui-même le président de France Télévisions mécontente une forte
partie de l'opinion : l'enquête de BVA montre que 67 % des sondés, et même 60 % de ceux qui se déclarent proches de la majorité, désapprouvent la mesure. Il donne l'impression de l'avoir décrétée
pour justement provoquer.
Sa séquence d'autosatisfaction sur les grèves devant les caciques de son parti irrite la gauche et les syndicats. Conséquence : selon le baromètre BVA-Orange-L'Express, réalisé pour une bonne
part après l'annonce de la libération d'Ingrid Betancourt, le chef de l'Etat flirte avec son record d'impopularité. Il perd notamment 9 points de bonnes opinions auprès des sympathisants de
droite.
La recherche de l'affrontement est désormais permanente. Elle a également marqué les premiers jours de la présidence française de l'Union européenne : passe d'armes avec Jean-Claude Trichet,
président de la BCE, sur les taux d'intérêt, joute avec les commissaires de Bruxelles qui l'empêchent de dire n'importe quoi ! Même le 13 juillet prochain lors du lancement, dans la douleur, du
projet d'Union pour la Méditerranée, il risque de déclencher la controverse, en raison des égards envers le président syrien, Bachar el-Assad. Il sait que les critiques vont fuser et il le fait
exprès. Il cherche par tous les moyens à ce que l'on parle de lui. Il applique la fameuse formule : « que l'on dise du bien, que l'on dise du mal de vous : peu importe. L'essentiel c'est que
l'on parle de vous ! » Cette addition de polémiques successives, passées et à venir, ne doit donc absolument rien au hasard. Elle est même au cœur de la méthode Sarkozy, même si elle
contraste avec celle de ses prédécesseurs et s'oppose à une lecture traditionnelle de la Ve République. Il fut un temps où le président de la République était le père de la nation. Là, il n'est
même pas devenu le Petit Père du Peuple.
Mais je déblogue...
GRAINS DE SEL