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LES STATISTIQUES

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Dimanche 10 août 2008 7 10 /08 /2008 10:47

Existe-t-il encore, dans l'administration française, des fonctionnaires faisant des choix républicains, non liés à une crainte éventuelle de sanctions venant du pouvoir ? Les contorsions que font de plus en plus d'entre eux pour justifier ou promouvoir les diverses positions gouvernementales, et encore plus présidentielles, deviennent parfois tellement visibles qu'elles en sont dramatiquement risibles. Il est vrai qu'un fonctionnaire loyal doit mettre en œuvre les décisions prises par les personnes élues auxquelles les Françaises et les Français ont majoritairement confié le pouvoir, mais tout dépend du zèle qu'on y met. Il faut savoir, par exemple, ne pas servir au-delà de ses convictions fondamentales, pour ne pas avoir à justifier l'injustifiable.
Dans certaines périodes récentes bien noires de l'Histoire, on a bien vu que la limite entre « collaboration » et « loyauté » était bien mince. Vous allez certainement penser à de l'exagération dans ces propos, mais pourtant, quasiment chaque jour on trouve des exemples de représentants de l'Etat qui vont au-delà de la frontière, et mettent un mouchoir sur leurs états d'âme face à des situations exigeantes sur le plan moral. On l'a bien vu, par exemple, dans les différences d'application, d'un département à l'autre, d'une ville à l'autre, d'un quartier à l'autre, des consignes gouvernementales sur la traque des sans papiers. Il est incontestable que là où certains veulent faire du chiffre, d'autres regardent humainement les cas. Je sais personnellement que des fonctionnaires savent, mais ne font pas ou ferment les yeux pour ne pas voir. Certains répugnent à entrer dans un établissement scolaire pour aller cueillir des enfants, ou ne souhaitent pas dissocier des familles, pensant d'abord à l'aspect humain des dossiers. Ces femmes et ces hommes, souvent discrets, ne se répandent pas médiatiquement pour démontrer leur humanité ou leur tolérance. On aurait plutôt tendance à montrer les autres !
Vendredi, on a eu un exemple concret de ce phénomène, avec l'interdiction faite par la préfecture de Police de Paris de la manifestation que Reporters sans Frontières voulait organiser devant l'ambassade de Chine à Paris, au moment de la cérémonie d'ouverture des jeux Olympiques. Une demande d'autorisation avait été effectuée, conformément à la loi, et la réponse avait été immédiate : deux arrêtés d'interdiction pris par une administration zélée. Pas question de contrarier les Chinois, et moins encore d'embarrasser (véritable raison) le Président de la République, seul représentant de haut niveau de l'Europe à Pékin. Il faut, en effet, toujours s'interroger pour savoir, si en pareille circonstance, l'ordre est venu de l'entourage des gens qui gouvernent, ou si c'est une initiative prise avant que l'ordre arrive.
ARGUMENTS BIZARRES
Il se trouve que les responsables de RSF n'ont pas abdiqué, et ont cru que d'autres fonctionnaires avaient encore suffisamment d'indépendance pour remettre un brin de République dans ce type de décision. La préfecture de police de Paris a dû s'incliner : deux cent manifestants, rassemblés à l'initiative de Reporters sans frontières, ont finalement été autorisés à s'approcher de l'ambassade de Chine. Vous vous imaginez : 200 personnes ! une manifestation monstre ! RSF, qui voulait être vue et entendue des autorités chinoises, a donc finalement atteint son objectif et  a pu protester contre les atteintes à la liberté d'informer et aux Droits de l'Homme en Chine, à l'instant même où s'ouvraient à Pékin les Jeux de la 29e olympiade. L'association ne voulait pas être reléguée à l'écart, sur le parvis des Droits-de-l'Homme, au Trocadéro, au milieu « d'une foule confuse », comme l'a plaidé son avocat, Me Jean Martin devant le tribunal administratif. « On se moque de la Chine qui délimite des espaces réservés pour les manifestations à Pékin, mais la France fait exactement la même chose », avait dénoncé RSF.
Faux, ont rétorqué les pouvoirs publics. Redoutant « qu'une partie de la population locale ressente comme une provocation susceptible d'engendrer des réactions hostiles de nature à créer des troubles à l'ordre public », Michel Gaudin, le préfet de police de la capitale, souhaitait circonscrire le quartier, en empêchant quiconque d'approcher à moins de 400 mètres du bâtiment de la représentation officielle chinoise en France. Il est vrai que la présence de 200 personnes sous les fenêtres d'un immeuble totalement clos pouvait représenter un danger patent pour l'ordre public, mettant en péril les biens et les personnes. Face à ce recours, l'administration a tenté de justifier l'injustifiable : « L'Etat français a l'obligation de protéger les représentations étrangères installées dans la capitale », s'est défendu le représentant de la préfecture à l'audience. Et, selon lui, « le maintien de l'ordre n'étant pas une science exacte, les forces de l'ordre ont besoin d'espace pour aller interpeller, si besoin est, les responsables de troubles ». Incroyable que l'on puisse évoquer de tels arguments face au droit de manifester, garanti par la Constitution. Qui devait-on interpeller, et comment pouvait-on envisager de conduire au commissariat des citoyennes et des citoyens venus durant quelques minutes défendre les Droits de l'Homme ? N'est-ce pas un a priori inquiétant ?
PLUS DE POLICIERS
Il arrive aussi que dans cette volonté de défendre à n'importe quel prix une position voulant justifier sa nomination, on utilise des arguments dangereux. En effet, le défenseur des arrêtés préfectoraux a publiquement avoué les difficultés qu'il avait à assurer la... sécurité dans la capitale. Si on extrapole, il n'a plus les effectifs suffisants pour contrôler le territoire dont il a la responsabilité. En ce vendredi du mois d'août, a plaidé le représentant de la Préfecture, les forces de l'ordre avaient... d'autres manifestations à surveiller à Paris. Et, vacances obligent, les effectifs de police ne le lui permettaient plus d'y faire face. "Nous avons déjà dû déployer 200 fonctionnaires autour de l'ambassade (NDR : autant que de manifestants). Nous en avons mobilisé 80 au Châtelet pour une manifestation de sans-papiers, prévue à la même heure (NDR : Ah ! ceux là, ils commencent à agacer !). On a d'autres forces, employées par ailleurs, qui assurent des protections d'édifices. Dans cette période, réunir 400 ou 500 policiers, c'est difficile", s'est-il efforcé de faire valoir pour convaincre la juge. Il a presque protesté contre les suppressions de postes de fonctionnaires prévues par le gouvernement, car on peut se demander ce qui va se passer l'an prochain et les années suivantes, quand il n'aura même plus les effectifs actuels. Autant reconnaître qu'en août, la France deviendra un pays dans lequel on n'aura plus de Maîtres-nageurs-sauveteurs-CRS sur les plages, plus de surveillance dans les lieux publics, et des situations critiques non maîtrisables en raison de la pénurie de... fonctionnaires, en voie de disparition. D'ici à ce que l'on privatise un certain nombre de surveillances, il n'y a qu'un pas qui sera vite franchi !
DEFENSE DU DROIT D'EXPRESSION
Heureusement, il existe encore des juges sourcilleux sur leur indépendance. Si l'on se réfère aux positions prises par Berlusconi, grand ami du Président de la République française, en Italie ce pourrait être à terme une espèce en voie de disparition. L'un d'entre eux a pris ses responsabilités, et si la face du monde n'a pas été changée, son verdict a au moins préservé un espace de liberté, déjà entamé par les atteintes au droit de grève ou au droit du travail. En revanche, il est certain que la Préfecture de police de Paris va, de toute urgence, trouver un ou deux fonctionnaires compétents pour enquêter sur l'attaque informatique dont a été victime le site internet de RSF. Il doit bien y avoir un spécialiste disponible, avant la fin des J.O., pour vérifier qu'il ne s'agit pas d'une action de piratage volontaire et en trouver l'origine.
Reporters sans frontières a en effet été victime d'une attaque virale, à la veille de l'organisation d'une « cybermanifestation » qu'elle avait prévue à l'occasion de la cérémonie d'ouverture des JO de Pékin. Des hackers ont réussi à s'introduire au sein de l'administration du site de RSF pour mettre un virus à retardement, qui peut contaminer les ordinateurs qui s'y connectent. Mais bien évidemment, il manque les fonctionnaires nécessaires pour tenter d'identifier ces intrus.....
En fait, cette situation pose un problème, beaucoup plus fondamental, de dérive des comportements. La neutralité de traitement par l'Etat n'est plus de mise, et des centaines d'arguments sont développés pour expliquer qu'un fonctionnaire est aux ordres, et doit se contenter d'exécuter. On l'a vu dans l'enseignement. On l'a constaté dans l'armée. On l'entrevoit en quelques occasions dans la justice. On le vérifie dans les autres administrations. De toutes les manières, la pression devient tellement forte sur les avenirs individuels des uns ou des autres, via la précarité volontaire des fonctions et des statuts, qu'il y aura silence dans les rangs, avec comme toujours, du zèle pour pimenter les profils de carrière.
Mais je déblogue...

Par Jean-Marie DARMIAN - Publié dans : ACTUALITE
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