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Lundi 11 août 2008 1 11 /08 /2008 08:28

Dans le « Château de ma mère », film qui m'accompagne dans tous les moments les plus agréables de ma vie, l'une des scènes les plus symboliques de l'intégration de son père dans la vie de son village de vacances repose sur deux moments clés de la vie du village. L'une, incontournable, et qui avait fait antérieurement la « Gloire du père » de Marcel Pagnol, réside dans le tableau de chasse des bartavelles, alors que l'autre, dans le troisième livre (« Le temps des secrets ») se situe au moment où il réalise la carreau parfait dans une partie de jeu provençal. Un coup magistral dont rêve tout joueur de ce qui fut longtemps considéré comme un passe temps, alors que désormais c'est une sport indiscutable. La fameuse pétanque n'était pas encore née puisqu'il fallait absolument encore prendre son élan pour lancer les boules.
Au XIXe siècle, alors que chaque région, ou presque, introduit une variante d'usage de la fameuse boule lyonnaise, les Méridionaux se passionnent pour la longue ou le jeu provençal, avec des règles simplifiées, le libre choix du terrain, mais où les tireurs font trois pas de course pour prendre leur élan. En 1904, un alsacien du nom de Félix Rofritsch entreprit la fabrication des premières "boules cloutées" (en bois recouvert d'une carapace de métal, formée de clous) dans son atelier de la rue des Fabres, à Marseille, sous le label de "La Boule Bleue". Ce sont celles que j'ai parfois l'impression d'utiliser quand je me lance sur un espace dans une rencontre impromptue.
La pétanque naîtra en 1907 lors d'une partie historique à La Ciotat, où le champion Jules Hugues dit « le Noir », ne pouvant plus jouer à son jeu préféré à cause de ses rhumatismes, s'est mis un jour, à tracer un rond, envoyer le but à 5-6 m, et, les « pieds tanqués », à jouer ses boules pour se rapprocher du cochonnet. Ceci se passait sur le terrain de boules d'un café, "La boule étoilée", dont les propriétaires s'appelaient Ernest et Joseph Pitiot. Les deux frères comprirent vite l'intérêt de ce sport, notamment Ernest qui s'appliqua à en finaliser les règles. La pétanque était née !
Il faudra néanmoins attendre 1910 et le premier concours officiel à La Ciotat pour que le mot soit officialisé. Le terme vient des mots du provençal avec « pè « (pied) et « tanca » (pieu), donnant en français régional l'expression « jouer à pétanque » ou encore "pieds tanqués", c'est-à-dire avec les pieds joints et ancrés sur le sol. Le principe de la position figée maintient l'originalité de ce jeu qui relie en fait l'homme aux vicissitudes de son rapport avec la terre. Car il y a, dans le geste d'expédition dans l'air, pour un atterrissage improbable, d'une boule similaire dans sa forme au globe terrestre, un signe de volonté de dominer le déroulement même de la vie. Quel que soit le joueur, il existe une forte part d'incertitude dans la volonté de donner une destination précise à une boule que l'on retrouve dans quasiment tous les jeux importants pratiqués sur la planète. Il y a souvent une certaine déception entre l'intention et le résultat de l'action, et c'est en cela que réside tout le charme d'un jeu que tout le monde croit pouvoir pratiquer.
 En effet tout le monde, surtout en période de vacances et après un solide repas, pense qu'il possède les moyens d'être le maître du destin d'une boule, qui se révèle finalement capricieuse et insoumise. Elle ne tourne jamais dans le bon sens, et finit sa course au bout du monde, sans que l'on puisse imaginer un instant que le résultat soit le fruit d'une action mesurée et parfaitement maîtrisée. L'immobilité du départ contient toute la concentration nécessaire à une démarche réputée dénuée de tout hasard. Le reste appartient en effet, selon les amateurs occasionnels, aux volontés du destin ou, pour les experts, à une science de l'envoi que l'on acquiert avec une pratique assidue. Hier, en fin de soirée, après un repas amical que la chaleur de l'accueil et de la température extérieure nous avait obligé à accompagner de rosé frais, j'ai une nouvelle fois découvert les vertus du sixième sport de France par le nombre de ses licenciés, mais le premier de France par le nombre des « croyants » pratiquants occasionnels comme moi.
UN JEU POLITIQUE
La pétanque demeure, selon mon appréciation personnelle, le reflet de notre société, avec celles et ceux qui essayent de prendre le pouvoir en se rapprochant le plus possible du « centre », et celles et ceux qui passent leur temps à vous chasser de cet espace quand vous pensez y être installé. La vie politique a beaucoup à apprendre de cet affrontement, qui relève de la théorie du coup d'état permanent. En effet, la pratique de l'art de la pétanque résume à merveille le quotidien de ce à quoi devrait ressembler la vie démocratique. Vous vous lancez sur le terrain, ouvert à tout le monde, d'un concours organisé de deux manières très différentes.
Si vous êtes encarté, vous obtenez le droit de participer aux compétitions institutionnelles avec ce que cela comporte de risques, d'avantages potentiels et de rentabilité en cas de succès. Vous avez alors droit aux honneurs que provoque votre savoir-faire. En revanche, si vous êtes recalé dans la catégorie principale, vous conservez la possibilité de participer à une ou deux consolantes ultérieures, moins rémunératrices, mais vous permettant de demeurer dans la course aussi longtemps que votre savoir-faire ou le hasard veulent bien vous accompagner. Il n'y pas de plaisir dans cette pratique, à part celle de grimper sur un podium après une réflexion tactique élaborée et un usage parfait des munitions que l'on détient. Il faut l'emporter dans ce qui devient chaque fois un duel.
A l'arrivée, seul le résultat compte, et la pétanque devient une simple transposition de la conquête répétitive d'un territoire, au détriment d'adversaires réputés choisis par le hasard. Le seul problème, c'est qu'il est inévitable ensuite de justifier sa victoire, en allant ailleurs vérifier son niveau de compétence. Dans notre société, cette notion de concours permanent devient extrêmement populaire. Elle correspond à une évolution voulant que tout jeu devienne... rentable !
LE PLAISIR DE L'AMATEURISME
Par contre, la pratique en dilettante ne repose pas sur les mêmes principes puisqu'elle demeure ouverte à toutes les générations, toutes les couches sociales, tous le niveaux de compétence avec...aucune autre conséquence que celle d'être ridicule au moment du verdict. J'appartiens à cette catégorie des naïfs, confiant le sort de l'épreuve aux aléas des cailloux sur la route de la boule du destin. Elle ne m'obéit que rarement, et prend ses aises avec les allées sécurisées de la prise de pouvoir. J'ai toujours besoin à mes cotés de ce fameux tireur d'élite que l'on trouve dans tous les polars. Une sorte de redresseur de tort de son compère, ou encore davantage un « tueur » de la réussite des autres. Il vous débarrasse surtout le plancher de ces rivaux, prétendant occuper la place de choix que vous aviez antérieurement. Vous ne risquez que de perdre un soupçon de ce que vous croyiez être votre honneur dans ce type de confrontation familiale ou amicale. L'enjeu n'est jamais grave, et au contraire, sa « faiblesse » vous permet de vous remettre les pieds sur terre quand la grosse tête vous menace. Les aléas de la trajectoire des boules de pétanque vous rend humble et philosophe. La pétanque constitue donc l'antidote parfait à ce que l'on croit un peu trop facilement être la notoriété, car elle vous ramène les pieds sur terre !
COMPETENCES SPECIFIQUES
Sociologiquement, ce que l'on dit être le jeu le plus populaire de France, permet l'échange, le dialogue, le partage. Il autorise aussi une pratique intergénérationnelle ou intersexes, se donnant une véritable dimension dans le lien social, sur la base de la complémentarité et de la solidarité. Même si pratiquer la pétanque dans le cadre de l'éducation physique et sportive peut prêter à sourire, ce sport permet de travailler des compétences spécifiques comme la concentration (j'en manque !), la précision du lancer (je ne l'ai jamais eue !), la coordination, la stratégie (je me débrouille !), l'humour (je le conserve toujours !), la camaraderie, la sociabilité et le respect (j'en ai). C'est donc un domaine où garçons et filles sont sur un pied d'égalité... Ils parlent parfois le même langage, et appliquent les mêmes rites, ce qui leur donne une appartenance communautaire dont on ne peut que s'approcher lorsque l'on est qu'un adepte occasionnel. On prend vite des habitudes sur un terrain dont on connaît souvent tous les pièges, allant de penchants plus ou moins naturels, à la granulométrie, à l'élasticité ou à la luminosité. C'est toute une science !
En fait, les couches sociales les plus huppées ont toujours snobé la pétanque, trop peu spectaculaire, pour lui préférer le... golf dont les principes demeurent exactement les mêmes, mais s'expriment dans un contexte beaucoup plus valorisant. Le green se conquiert avec autant de méthode, mais aussi d'incertitude, que l'espace bosselé ou embarrassé réservé aux pétanqueurs. Les boissons anisées et la bière remplacent seulement, dans un cas le whisky, et le thé pris doctement dans l'autre !
Les deux pieds figés sur le sol, le regard vers un objectif précis, le geste ample, conviennent à tous les contextes. Le plaisir de voir la course de la petite balle blanche ou de la boule brillante dans l'espace, donne la sensation exceptionnelle de pourvoir influer sur le cours du monde puisque, à toutes les époques, l'Homme a songé à maîtriser le temps et l'espace. En ce qui me concerne depuis hier, face à des amis, pointeur émérite et tireur d'élite, j'ai constaté qu'il ne fallait jamais trop rêver. Surtout quand auparavant, on a été tireur des litres !
Mais je déblogue...

Par Jean-Marie DARMIAN - Publié dans : ACTUALITE
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