Dans quelques heures, un vent artificiel va éteindre la flamme olympique sur Pékin. Tel Harpagon, les pays vont compter leurs
médailles et les aligner dans les statistiques comparatives destinées à mesurer leurs réussites ou leurs échecs. Inutile de commenter les résultats obtenus , car on sait fort bien que ce sera
comme sur les plateaux de télévision un soir de scrutin national : il n'y aura que des vainqueurs ! Les catastrophes massives seront occultées par des victoires diverses ou anecdotiques. Les
exploits réels disparaîtront, noyés dans la masse des doutes entourant désormais les performances sportives. Le monde n'a plus une confiance admirative dans ses champions qui, comme les idoles,
peuvent être déboulonnés de leur piédestal par quelques traces infimes de produits chimiques mal dissimulés. En fait, des années d'efforts se résumeront parfois à des centièmes de secondes, à des
millièmes de points ou à des millimètres ayant fait basculer des destins sportifs. Tout le reste deviendra marginal pour l'opinion dominante, qui se laissera bercer de rêves dorés, de belles
histoires imprévues, ou d'aléas normaux transformés en drames planétaires.
Des réceptions joyeuses propulseront les héros du stade sur des scènes de récupération politique ou sociale. On exhibera les médailles comme le font les anciens combattants le jour des
commémorations officielles. Les rois, les reines, les présidents plus ou moins légitimes, dans tous les pays, s'approprieront les succès , mais dédaigneront les ratés. Question d'image !
A Pékin, on dressera un bilan forcément positif de ces quinze jours durant lesquels la Chine a été au cœur des préoccupations de milliards d'individus de toutes les origines. On n'imagine pas que
Hu Jintao ne sable point le champagne avec son entourage, pour avoir parfaitement berné la planète. Maîtres dans l'art de l'appropriation des réalisations des autres grâce à leurs extraordinaires
talents collectifs, les Chinois ont méticuleusement exploité les failles dans un système social reposant essentiellement sur la médiatisation. Avec leur propension à ne rien laisser au
hasard, ils ont su à la fois innover et résister, pratiquant avec délectation l'art raffiné du supplice infligé à des visiteurs subjugués ou soumis. Ainsi, dans tous les pays du monde, on
couvrira d'une fine pellicule d'or, d'argent ou de bronze les déclarations faites sur la défense des droits de l'Homme. Que diable, pourquoi gâcher une si belle fête ? Pourquoi mettre en évidence
qu'aucun des engagements n'a été tenu ? Pourquoi rappeler tous les propos lénifiants ou tonitruants qui ont permis de justifier des cautions morales désormais bien dérisoires ?
Les droits de l'homme n'auront pas toujours été à la fête à l'occasion de ces Jeux. Comme on pouvait le redouter, les autorités chinoises ont réussi à verrouiller toute tentative de transmettre
un message différent du discours officiel. Avec subtilité, mais avec une volonté farouche d'ensevelir la moindre voix dissonante sous des tonnes de bonnes résolutions. Dans la mesure où la
cérémonie d'ouverture était passée, et formidablement bien passée, avec la présence de chefs d'état ayant beaucoup promis mais sans agir, plus rien ne pouvait arrêter le rouleau compresseur
des compétitions, qui écrasait dans les faits les rares contestations. Les dissidents chinois n'ont pas existé. Même si elles affirment le contraire, les autorités ont contraint les dissidents au
silence, et plusieurs d'entre eux ont été interpellés dès le mois de juillet. D'autres ont été obligés de quitter Pékin, ils ont regardé les J.O. dans un village oublié... et ils y
méditeront sur le soutien apporté par les politiques européens.
UN VERROU INCONTESTABLE
On est par exemple sans nouvelles de la femme de Hu Jia, lui-même condamné à plus de trois ans de prison pour ses écrits sur les Jeux. Deux Chinoises, expulsées de leurs logements, qui avaient
demandé l'autorisation de manifester dans les espaces réservés à cet usage, ont aussitôt été condamnées à un an de rééducation par le travail. Il n'y a pas eu la moindre goutte qui ait réussi à
perler à travers le couvercle mis sur la déjà très faible marmite de la contestation. Du côté des étrangers, à peine plus d'une dizaine d'opérations ont été menées, surtout de la part de
l'organisation d'étudiants américains « pour un Tibet libre ».
Quelques dizaines d'activistes ont été interpellés et remis dans l'avion, après avoir déployé des banderoles ou des drapeaux tibétains, sans que cela ait eu un véritable impact sur les Jeux. Ils
sont rentrés sans médaille et avec le sentiment d'avoir été abandonnés par tous ceux qui avaient pourtant assuré qu'ils exigeraient la liberté d'expression. Pour l'ancien numéro 2 chinois, Bao
Tong, limogé et emprisonné en 1989 pour avoir pris la défense des étudiants de Tienamen, « rien n'a changé. Une médaille pour les droits de l'homme aurait été, dit-il, plus importante que
toutes les médailles d'or. »
Complices par intérêt personnel ou collectif, les responsables du Comité Olympique international vont souffler sur la flamme pour qu'elle s'éteigne le plus vite possible. Leur couardise
permanente va les conduire à ne retenir qu'il n'y a pas eu d'incidents, que les caisses sont pleines et qu'ils ont échappé à leurs responsabilités historiques. Ils vont quitter le cœur léger «
Beijing » avec le sentiment du devoir accompli !
CA NE NOUS REGARDE PAS
A quelques heures de la cérémonie de clôture des JO de Pékin, Reporters sans frontières (RSF) dénonce "le cynisme des autorités chinoises" et l'incapacité du CIO à faire respecter la Charte
olympique. Mais personne ne s'en soucie puisque les communiqués triomphaux ne parleront que de bilan positif. Que pèsent dans la balance politique des J.O. 22 journalistes étrangers « agressés,
interpellés ou entravés dans leur travail. » Dans le fond ils l'ont bien cherché car l'essentiel pour eux c'était ce qui se déroulait dans les stades, les gymnases, les tatamis, les rings ou les
plans d'eau. Il fallait qu'ils fassent leur cette formule extraite d'un sketch des Inconnus sur le journalismes sportifs : « mais ça ne nous regarde pas ! » . Que pèse par rapport à la
valeur médiatique marchande de Phelps, Bolt au moins 50 militants des droits de l'homme pékinois placés en résidence surveillée, harcelés ou contraints de quitter la capitale et au moins 15
citoyens chinois arrêtés pour avoir simplement demandé le droit de manifester.
Robert Ménard a tout tenté pour faire entendre une autre voix, en ne s'étonnant pas des mensonges permanents chinois avant, pendant et après les jeux. Il est parfaitement lucide lorsqu'il évoque
le silence du Comité Olympique et ses raisons : « L'an prochain, en 2009, il y aura une réélection du président du CIO. Comment voter pour Jacques Rogge, comment imaginer qu'on puisse réélire
à la tête du CIO quelqu'un qui aura montré une lâcheté et une couardise sans comparaison depuis sept ans ». Le pauvre il ne se souvient plus que la corruption a régné au sein même du CIO et
que l'élection du Président sera faite pour... bons et loyaux services rendus à la Chine et à d'autres pays (dont la France) dont il aura légitimé les actes durant cette période.
Encore moins tendre avec les dirigeants occidentaux, il balance avec son franc-parler qui en fait pour l'instant le seul véritable opposant à l'opinion dominante pro-J.O. : « Les Japonais,
Bush, Sarkozy, ils ont tous perdu leur honneur de démocrates dans cette affaire ». Mais étaient-ils véritablement soucieux de leur honneur ? Ne pensaient-ils pas « accords commerciaux »,
« stratégie internationale », « cours du yuan » ? Pour le président de RSF, « Sarkozy est devenu le champion du retournement de veste ». Le Président de RSF ajoute: « l'argent
conduit vraiment à l'aveuglement, je suis sûr que notre président ne ramènera pas une seule part de marché ». Mais il n'a pas encore compris que toute ne repose sur des « images » et des «
effets d'annonce » !
LE GRAIN DE SABLE
La France obtiendra donc une huitième médaille d'or celle des faux culs pour la visite du Dalaï Lama. Cette course effréné à la photo finish pour arracher l'ultime écharpe blanche délivrée
par sa Sainteté aura été pitoyable. Elle mérite amplement une place sur le podium tant elle aura été remarquable de la lâcheté que haïssent d'ailleurs les Chinois. On sait qu'ils ne sont pas
dupes de ce type de comportement car ils savent bien qu'ils ne traduisent qu'une irresponsabilité française. L'exploitation du passage de celui qui prétend incarner le Tibet démocratique aura été
honteuse mais révélatrice de la faiblesse d'un pouvoir aux abois. Rien n'a été obtenu des Chinois, à part leur dédain pour nos gesticulations médiatico-politiques.
L'esclandre de Cohn-Bendit au Parlement européen avait secoué la torpeur mais comme à son habitude le parlementaire vert a vite baissé pavillon quand on lui a proposé une récupération dans les
ors de la république. J'espère que dès ce soir, il va faire une grande déclaration, les sanglots dans la voix, pour réclamer à Nicolas Sarkozy le sort qui a été réservé à sa fameuse liste des
dissidents à libérer. Bizarre depuis le retour de son voyage éclair avec ses potes à Pékin pour l'ouverture des Jeux (aux frais de la République), le Président n'en a jamais reparlé. Les
Chinois lui ont déjà répondu tellement il a dû insister pour, qu'avant l'extinction de la flamme, Pékin agisse car, dans une dizaine d'heures, ce sera trop tard ! Tant pis pour eux !
ils croupiront dans une prison ou un village d'exIL; Cohn Bendit va-t-il demander des comptes ? Qui l'entendra ? Qui se souciera de cette mascarade demain matin?
Robert Ménard continue, pour sa part, à faire preuve de lucidité concernant les actions menées dans la solitude par RSF, qu'il qualifie de « semi-échec étant donné que personnes n'a été
libéré ». En fait nous savons à l'issue des ces J.O. que sommes devenus un grain de sable à l'échelle planétaire. L'important était de participer mais nous n'avons même pas su le faire.
Certes c'est aller à contre courant de ne pas sauter au plafond avec des médailles au cou. J'en ai conscience. Comme la Chine a pris le contrôle du monde il vaut mieux ne pas se trouver sur
la liste des dissidents contestant l'euphorie générale : je serai tôt ou trad sur une liste et je demanderai aux Chinois de venir me libérer!
Mais je déblogue...,
GRAINS DE SEL