La guerre permet à la fois de créer des héros en transformant ses horreurs en moments réputés hors du commun. Les attitudes des hommes ne sont
pourtant que rarement à la hauteur des descriptions qui en sont faites. On s'arrange toujours pour que leur mort soit glorieuse et, si ce n'est pas le cas, on oublie d'en parler au nom de la pire
des dispositions : le secret militaire. La décision prise l'est très souvent au nom de l'intérêt des survivants et de la Patrie en danger. Le moral des troupes, déterminant pour la « victoire
finale », tient parfois à peu de chose, alors autant le maintenir par le silence.
Durant tous les conflits, il a fallu se battre pour découvrir, derrière les vérités officielles, des événements illustrant la faiblesse humaine face à ces confrontations ignobles sur le fond et
sur la forme. Le problème, c'est que les guerres continuent à être menées par des puissants qui se connaissent et s'affrontent, mais sont mises en œuvre, sur le terrain, par des gens qui ne se
connaissent pas et n'ont aucune raison véritable de s'entretuer. On trouve une illustration parfaite de ce contexte, durant la Grande Guerre, avec les fameuses mutineries de 1917. Elles ne
cessèrent de se développer durant tout l'été 1917, et touchèrent, dans une contestation plus ou moins vive, près de 50 des régiments français. Des mouvements similaires se développaient, dans le
même temps, parmi les autres armées européennes impliquées dans le conflit, y compris à l'intérieur de l'armée allemande. Côté anglais, une révolte qui a duré quelques jours a été très durement
réprimée en 1917. Un camp a accueilli jusqu'à 80 000 soldats anglais et du Commonwealth, pour les préparer aux rigueurs du front. Les armées anglaises et française conviendront de garder le
secret sur cette affaire jusqu'en... 2017, date à laquelle les archives anglaises devraient être ouvertes.
Dans l'armée française, les mutineries se manifestèrent essentiellement par des refus collectifs de plusieurs régiments de monter en ligne. Les soldats acceptaient de conserver les positions,
mais refusaient obstinément de participer à de nouvelles attaques vouées à l'échec ou ne permettant de gagner que quelques centaines de mètres de terrain sur l'adversaire. Ces refus d'obéissance
s'accompagnèrent de manifestations bruyantes, rarement violentes, au cours desquelles les soldats exprimaient leurs doléances et criaient de multiples slogans dont le plus répandu était "A
bas la guerre"... On cacha toutes les lâchetés présentées comme intolérables. On refusa de laisser filtrer les conséquences d'une horreur quotidienne, et surtout on montra les exactions d'un camp
au détriment de l'autre. Ce fut toujours ainsi, et la guerre n'a jamais permis d'exprimer une quelconque vérité. Il faut attendre des jours et des jours pour entrouvrir une fenêtre sur de dures
réalités peu glorieuses, une fois les grandes déclarations officielles passées !
LES TALIBANS MENACENT
L'embuscade des talibans ayant coûté la vie à une dizaine de soldats français illustre, encore une fois, le comportement permanent de tous les pouvoirs : glorifier pour attendrir et
éventuellement pour faire oublier ! Le Canard enchaîné, comme souvent, a sorti un document qui donne un goût amer aux larmes des crocodiles officiels. On découvre lentement la face cachée de
cette tuerie, qui ne provoquera pas de limogeage aussi rapide que celui du coordonnateur des forces de l'ordre en corse pour l'envahissement de la propriété de Clavier. Il est vrai que le
président ne comptait aucun « ami personnel » dans les rangs des morts pour la grandeur de la France.
Ce 18 août, le groupe de taliban explique, dans une rencontre avec des journalistes français, avoir agi par « légitime défense ». Ils disent avoir eu des corps de soldats français entre les
mains, mais démentent les avoir capturés et exécutés. Ils confirment avoir été « prévenus » de l'arrivée de la patrouille du 8e RPIMa, mais affirment ne pas avoir reçu de message direct du camp
français, d'un interprète ou d'un militaire afghan, contrairement à ce qu'avançait Le Canard enchaîné.
Dans son édition de mercredi, l'hebdomadaire persistait d'ailleurs à affirmer que quatre soldats avaient été exécutés... ce qui a été, on s'en doute, vite démenti par le Ministère. « Ils savaient
que la patrouille arrivait dans la vallée d'Ouzbine, là où ils les ont attaqués, et ils l'ont su suffisamment à l'avance pour se positionner », a raconté un des deux journalistes, Eric de
Lavarène, au micro de France Info. « Ils ont réussi à faire en sorte que cette patrouille se retrouve sous un feu intense pendant plusieurs heures, et si la nuit n'était pas tombée, ils les
auraient tous tués ». Comment peut-on penser que le pouvoir admettra un échec aussi désastreux pour l'image de la fière Armée française ayant défilé sur les Champs-Elysées, sous le regard de
chefs d'Etats réputés « amis », parfois très au fait des réalités du conflit afghan.
QUELLE VERITE ?
On sait en effet que 8 combattants sur 10 n'ont aucun lien avec le pays où ils viennent affronter les soldats de la coalition occidentale. Un chef rebelle a proféré des menaces contre l'armée
française. Il lui demande de quitter rapidement le territoire afghan, selon ceux qui l'ont rencontré : "Ils nous ont dit que les Français devaient rapidement quitter le territoire afghan
désormais, de même que les autres pays membres de l'Otan présents en Afghanistan ,car ils ont dit qu'ils allaient s'en prendre directement aux bases, aux ONG et à tous les étrangers présents en
Afghanistan et qu'ils étaient même capables de frapper les intérêts français à l'étranger ». L'inconvénient majeur de ces affirmations réside dans le fait qu'elles seront suivies de leurs
applications concrètes et dangereuses.
Comment connaître la vérité ? Impossible, puisque toute enquête est vouée à des hypothèses, mais surtout pas liée à des faits précis. Il faut donc au moins douter des affirmations officielles. On
n'a jamais vu une Armée convenir de ses déboires, quel que soit le lieu de la planète où elle exerce son talent. Plusieurs chefs militaires, qui connaissaient la région, ont pourtant pointé du
doigt des erreurs qui auraient pu être évitées. Cité également par le Canard enchaîné, un officier s'offusque: « Pourquoi ne pas avoir des mortiers de 81 face au col d'où venaient les insurgés?
(...) Pourquoi ne pas avoir tiré des missiles Milan pour dégager nos soldats? » Le général Stollsteiner, responsable des troupes françaises basées à Kaboul, a reconnu « l'excès de confiance » et
le « manque de renseignements » de la patrouille. Il admet même que le risque d'attaque était connu: « Il n'y avait qu'un seul endroit, en limite nord, où les villageois leur avaient dit
:'n'allez pas au-delà de cette limite, parce que sinon, on aura des problèmes'. » Il s'agissait justement du lieu de l'embuscade.
VU DE PARIS
Loin de la réalité du terrain, l'Etat-major à Paris ne cesse de justifier la raison de la mission de reconnaissance. Taxé de
"désinvolture" par un officier en poste à Kaboul, Nicolas Sarkozy se trouve, deux mois après sa réforme (une de plus qui tournera mal) sous le feu des critiques des militaires. Les officiers en
exercice au sein de l'Isaf dénoncent un manque de moyens.
Alors que le Livre blanc de la Défense préconise de nouvelles réductions budgétaires, les troupes se plaignent de manquer de véhicules d'approvisionnement ou d'une couverture aérienne adéquate -
ce sont les hélicoptères américains qui couvrent la plupart du temps les troupes françaises. Parmi les absurdités les plus relevées, la couleur verte du treillis des soldats, faisant d'eux des
cibles parfaites en plein désert... De Paris, on n'analyse probablement pas avec lucidité le type de guerre à mener en Afghanistan. Comment viendra-t-on à bout de ces groupes soutenus par des
villageois écrasés sous les bombes des représailles approximatives de l'OTAN ? Dans un article publié sur le site internet de Paris-Match, une envoyée spéciale détaille la suite de l'embuscade,
mortelle pour 10 soldats français. C'est dans un camp précaire que sont installées les victimes des « bombardements des Français », comme on dit sur place. Pas d'eau, pas de sanitaires, presque
pas de nourriture. Les abris sont faits, selon elle, de morceaux d'étoffes et de cartons.
Un réfugié, rencontré par cette journaliste décrit certainement le point de vue de nombreux Afghans : « On souhaitait juste la tranquillité. On ne voulait pas des talibans, mais on ne voulait
pas être tués par les soldats étrangers. On est devenu les premières victimes de cette guerre, qui détruit nos villages, nos jardins, nos récoltes. Qu'est-ce qu'on peut dire : tout le district
est plein de talibans. On ne peut pas se défendre quand ils viennent dans nos villages. On ne peut pas les repousser. Pourquoi personne ne comprend ça ? On est misérables (...). Il
inspire profondément, sèche une larme et reprend : «Que peut-on attendre de l'Otan ? Qu'est-ce qu'on peut faire avec ce gouvernement ? Ils tuent nos frères, nos familles. Ils nous promettent
des compensations, mais on ne reçoit rien. On va résister, c'est la seule chose qui nous reste.»
Qui peut critiquer ces points de vue ? Qui ne saurait y voir une explication forte de l'embuscade ? Qui ne serait pas inquiet sur le sort des soldats envoyés dans ce « bourbier », en recueillant
de tels témoignages ? En dissimulant la vérité sous des tonnes de pathos et des monceaux de « pipolisation », on arrive à camoufler provisoirement la catastrophe humaine d'une croisade qui risque
de durer.
Mais je déblogue...
GRAINS DE SEL