Qui peut objectivement affirmer que nous ne basculons pas dans un régime au minimum différent de celui
que nous connaissions comme républicain. Tous les principes qui ont fondé la démocratie à la Française sont sapés, les uns après les autres, par des réformes en apparence ponctuelles. En
fait, il s'agit d'un projet global, savamment orchestré et extrêmement progressif, qui verra l'Etat mis intégralement au service d'une personne, d'un clan et d'un parti. De partout montent les
signes d'une reprise en mains musclée et dénuée de tout complexe, car forte de l'ignorance des gens, logiquement préoccupés par leur situation économique, plus que par l'organisation politique de
leur pays. Jour après jour, s'installent les destructeurs des verrous de sécurité, déjà malmenés depuis plus de 5 ans. Même Dominique Galouzeau de Villepin, membre éminent de l'UMP, est sorti de
ses gonds sur les ondes de LCI hier matin. Il est probable que certains candidats à l'ouverture du PS ne seraient pas allés aussi loin que lui dans sa diatribe contre Nicolas Sarkozy. C'est un
véritable pamphlet à l'encontre de la politique de Nicolas Sarkozy. Dans un entretien au parisien, l'ancien premier ministre a porté un jugement sévère sur la politique du gouvernement. Il s'en
prend notamment aux décisions liées à la relance par l'investissement dans les infrastructures et les travaux publics. C'est une mauvaise décision, à ses yeux : « Les effets risquent d'être
trop lents, d'avoir peu d'incidence sur l'emploi et au bout du compte de n'être pas utiles pour notre économie !» ( NDLR : je n'ai pas écrit autre chose depuis des semaines). Il prône au
contraire « deux leviers plus efficaces » : pour lui, la solution aurait été de « privilégier le logement », pour un effet rapide, car il « emploie beaucoup de main-d'œuvre
», et « d'investir dans l'innovation », pour des « réformes de fond, qui permet de préparer l'avenir ».
« Ce n'est pas un plan de relance dont nous avons besoin, mais d'un plan de modernisation s'accompagnant d'une aide aux plus fragiles », souligne-t-il encore. Il appelle de ses vœux une
réforme qui ne soit pas faite « avec des arrières-pensées politiciennes ». L'opposant déclaré à celui qui l'a plongé dans les affres de la justice, se fait toujours plus incisif : «
aujourd'hui, on est dans la réforme tous azimuts, mais surtout dans la dispersion de l'effort ». Il craint ainsi la « confusion et la division, qui épuisent nos forces ». Il effectue également un
couplet sur les menaces pesant sur le système judiciaire, clé de la démocratie, par son indépendance, pourtant parfois discutable, avec le pouvoir politique. Et il sait de quoi il parle !
L'ancien premier ministre met en effet en garde contre une « régression des libertés publiques », estimant qu'il y a « un danger à vouloir museler l'opinion dans cette période de
crise. Les Français souffrent dans leur vie quotidienne, sur le plan économique et social, il ne faut pas qu'ils souffrent sur le plan des libertés ». Il clame ainsi haut et fort son
opposition à plusieurs réformes récentes du gouvernement : « C'est une erreur de vouloir nommer le président de France Télévision par l'Elysée, une erreur de vouloir supprimer le juge
d'instruction sans la contrepartie d'une indépendance du parquet. Et ce serait une erreur de réduire le pouvoir d'amendement des textes de loi par les parlementaires ». Mais l'hôte de
l'Elysée, en lune de miel permanente, n'en a cure : il continue à faire main basse sur tous les pouvoirs, et tente de compromettre le maximum de personnalités du camp d'en face pour donner le
change. Sous le bling-bling, il y a les pavés gris et froid dune forme inquiétante de Bonapartisme !
REDUIRE AU SILENCE PASSIF
Dans le domaine de la justice, les réformes attendues visent à mettre au pas une part de la magistrature qui croit encore à l'indépendance, l'éthique et la liberté. Il est vrai que ces gens
là, qui refusent, comme de plus en plus de fonctionnaires, d'être aux ordres dans l'intérêt de leur carrière, constituent une forme de contre-pouvoir au moins aussi dangereux que les enseignants
motivés. Il faut donc les réduire au silence le plus rapidement possible. « Devant ces mesures qui peuvent conduire à une régression des libertés publiques, il y a des risques de réactions
extrêmement vives. Le président et le gouvernement auraient tout à gagner au contraire à faire le pari de la liberté et de la confiance. Nous avons besoin d'un peuple français responsable, lucide
et rassemblé. Nous avons besoin d'un vrai pacte de confiance avec les citoyens ». Cette déclaration n'est ni de Michel Rocard, ni de Jack Lang, ni de Manuel Vals, ni de Claude Allègre mais
de de Villepin ! Il ne savait pas, au moment où il la faisait, que les faits allaient lui donner raison.
Durant l'audience solennelle de rentrée du tribunal de grande instance de Nancy, la présidente du TGI a en effet exprimé sa « grande interrogation sur le sens du discours du chef de l'Etat,
avant même le dépôt du rapport de la commission Léger, avant surtout tout débat parlementaire ». D'ailleurs, un journaliste et un magistrat ont hier démissionné de cette commission qui n'a,
comme celle présidée par Balladur sur la réforme des collectivités locales, qu'une valeur d'alibi.
« L'indépendance est la seule garantie d'une bonne justice, puisqu'elle oblige à l'impartialité, à l'objectivité, à la neutralité, mais qu'elle met aussi le juge à l'abri de l'intrusion
d'autres pouvoirs », avait-elle ajouté, appelant deux députés UMP présents, Valérie Rosso-Debord et Laurent Hénart, à la tenue d'un « débat démocratique » riche. Elle avait oublié qu'un
rapport serait immédiatement adressé à la hiérarchie UMP, et le seul mot de « démocratie » a causé sa perte, car tous les magistrats présents, aussi bien du siège que du parquet, se sont alors
levés et ont applaudi son discours, à l'exception du procureur de Nancy qui, en toute indépendance, est resté assis, drapé dans sa dignité durant quelques heures, car ensuite, il a fourni une
illustration grandeur nature de la dérive actuelle du système républicain.
SYMPTOMES DE L'AUTORITARISME
Sur son blog, Serge Portelli, vice-président du tribunal de Paris, est encore plus net et courageux, en
écrivant, hier : « Le chemin risque d'être donc encore un peu long avant que ce régime arrive à soumettre l'ensemble de la magistrature. Mercredi, pendant que les plus « hauts » magistrats de
notre pays et le président de la République prononçaient leurs discours et que les applaudissements crépitaient sous les lambris de cette estimable juridiction, une centaine d'avocats et de
magistrats manifestaient à quelques mètres de là pour dire avec force qu'ils défendraient bec et ongle l'indépendance de la justice, qu'ils voulaient vivre en démocratie, qu'ils portaient les
valeurs des droits de l'homme et qu'ils sauraient dire non à tous les symptômes de l'autoritarisme. Ils n'étaient qu'une centaine, réunis dans l'urgence, mais leur mouvement va bien au-delà du
monde judiciaire. Il rejoint les protestations de tous ceux, de plus en plus nombreux, qui refusent qu'on piétine nos libertés et qui le diront de plus en plus fort, ensemble ». Comme quoi
nous sommes entrés dans une période où, pour applaudir, il vaut mieux le faire de manière ostentatoire, dans le bon sens ! Incroyable que les citoyen(ne)s de ce pays ne se révoltent pas en
constatant cette différence de traitement entre deux situations parallèles, car ce sont eux qui, à terme, paieront les pots cassés de cette défaillance de l'équité judiciaire. Les
applaudissements sont devenus des manifestations incompatibles avec les vertus du sarkozysme éclairé ! Il y a les bons et les mauvais, les tolérés et les incompatibles, les justes et les
contestataires, les légaux et... les illégaux !
Dans le préambule du rapport de la commission parlementaire ayant enquêté sur l'affreuse affaire d'Outreau, on trouve cette déclaration prémonitoire. "Sur 60 000 personnes incarcérées
aujourd'hui dans les prisons de France, 20 000 sont en détention provisoire et sur ces 20 000, 2 000 seront sans doute reconnues innocentes. Autant d'affaires d'Outreau dont on ne parlera
probablement jamais. « La justice traverse dans notre pays une crise de confiance sans précédent, et trop de Français pensent qu'elle fonctionne mal. Ils disent même souvent la redouter. C'est
grave pour la justice elle-même, bien sûr. C'est dangereux aussi pour la démocratie, car lorsque ce pilier du pacte social vient à se fissurer, c'est tout l'édifice républicain qui est menacé. Et
quand le doute sur la Justice s'installe, c'est la société tout entière qui peu à peu se déchire. En tant que représentants du peuple, au nom duquel la justice est rendue, nous avons donc le
devoir de nous en préoccuper. C'est ce que nous avons fait avec beaucoup de sérieux, et notre commission n'a ménagé ni sa peine ni son temps, devant faire face, de surcroît, à de nombreuses
controverses. Et si des magistrats ont pu redouter notre travail, ils doivent aujourd'hui s'en réjouir, car il a donné à la justice la place qu'elle mérite dans le débat public, non seulement
pour engager les réformes nécessaires, mais aussi pour lui donner les moyens de mieux fonctionner. » Superbe, mais inutile, puisque le Président, qui court partout et détruit tout pour
régner sur des ruines, s'en moque!
Comme pour l'hôpital, circulez il n'y a rien à voir sur les moyens, dixit le maître du monde en ruines : ce n'est qu'une question d'organisation. On vous le dit, et vous le croyez peut-être : ne
soyez pas malade, et n'ayez aucun démêlé avec la justice, car votre compte est bon ! Et mieux, n'applaudissez que quand on vous le demande!
Mais je déblogue...
GRAINS DE SEL