De plus en plus souvent, j'ai bien du mal à me contenir devant les affirmations présidentielles
péremptoires sur des sujets clés du quotidien des Françaises et des Français. Récemment Dominique de Villepin a affirmé que Nicolas Sarkozy devait reprendre "contact avec la réalité
nationale " et, a-t-il insisté, devait aussi se "rendre compte qu'il ne suffisait pas de passer d'un sujet à l'autre, d'une image à l'autre, qu'il ne suffisait pas de
regarder la superficie des choses et qu'il fallait traiter les questions en profondeur". Tout l'art de gouverner consiste à faire croire que, justement, en se déplaçant deux heures dans une
ville ou un lieu précis, on résout les problèmes du pays, liés à l'activité pratiquée. Dramatique supercherie, qui détruit la vie politique, car elle accrédite le sentiment que les femmes et les
hommes de pouvoir sont en total décalage avec la réalité !
Cette révolte qui monte en moi ne part jamais d'une quelconque animosité qui reposerait sur un clivage droite-gauche, mais sur le vécu quotidien, tellement différent du flot permanent de
contre-vérités assénées comme des certitudes ! Impossible d'écouter sans broncher ce qui est absolument démenti sur le terrain, dans une France non analysée par des sondages, des études, des
ratios. Un exemple ? Facile. Hier matin, je suis appelé sur un accident de la circulation par les sapeurs-pompiers, car dans les petites villes, le maire est sur le pied de « guerre » nuit et
jour. Pas de commissariat. Pas de police municipale. Pas de « tampons » l'empêchant de côtoyer ce que, de Paris, on ne semble jamais voir ou entendre. Ce mépris permanent pour le constat objectif
effectué par des gens qui ne peuvent pas détourner le regard devient angoissant. Je m'arrête, pour découvrir trois personnes gisant à quelques mètres d'une passage pour piétons. Elles ont été
renversées par une automobiliste qui a été aveuglée, dans une légère courbe, par le soleil revenu ! Il y a là une jeune femme, enceinte de 7 mois, une fillette de 10 ans et un homme. Tous trois
sont conscients mais sérieusement touchés. Déploiement des moyens de secours et des gendarmes, heureusement très proches sur Créon... Il faut mobiliser 3 ambulances pour évacuer, après diagnostic
des blessures, ces victimes traumatisées par le choc, qui aurait bien pu être encore plus dramatique. Dans l'ordre des priorités, les secours prennent en charge la femme enceinte... Une chaîne
professionnelle se met en route pendant que tout le monde, sur place, prend ses responsabilités... et cherche à compenser un contexte où les gyrophares n'empêchent pas les automobilistes de
tenter de passer, coûte que coûte, sans se soucier de ce qui se passe. Dramatique égoïsme, qui les conduit à protester quand on les détourne de quelques centaines de mètres, et qui dénote une
indifférence croissante à l'autre.
NEGOCIER LES CARENCES
Les véhicules ne partiront vers les hôpitaux que quand ces derniers auront accepté de recevoir les blessés...
Dommage que Nicolas Sarkozy n'ait pas été là, au bout du fil, pour entendre incognito les négociations qui durèrent plusieurs longues minutes, car les places sont marchandées, dans les hôpitaux
publics, un samedi. Enfin, deux blessés iront au CHU de Bordeaux et la fillette à l'Hôpital des enfants... Il est midi trente. Je pense pouvoir regagner la maison, quand un autre appel
arrive, pour une personne âgée retrouvée mal en point dans ma rue. Je file. Là encore, cet ami de longue date vit seul et il est mal... Nouvel échange pour désigner la destination de cet homme de
plus de 90 ans, car là, il ne s'agit plus d'urgence, mais de soins. Pas de place ! On parlemente avec le 15, pour enfin obtenir, après une demi-heure de palabres, que le centre hospitalier
de Libourne le prenne en charge. Vers 14 heures, tout le monde est parti vers une destination de souffrance. Il est temps de lire et d'entendre que les hôpitaux n'ont pas besoin de moyens, mais
qu'ils doivent être réorganisés. C'est révoltant. Je ne me retiens plus !
Pourquoi, en deux heures, ces effets d'annonce, totalement déconnectés de la réalité car pondus par des gens n'ayant jamais exercé un mandat local vrai, au contact de la vie quotidienne, face à
la misère, à la douleur, à l'angoisse, ont-ils perdu toute signification ?
Mais, nom de Zeus, que Nicolas Sarkozy vienne passer seulement une semaine dans le fauteuil du Maire de Créon, et qu'ensuite seulement, il ose pérorer devant micros et caméras ! Au
moins, il vérifiera que la France ne se résume pas à des concepts généraux, reposant sur des analyses financières abstraites. D'autant qu'à 17 h 30, je suis avisé par la Gendarmerie que la jeune
femme enceinte a été transférée des urgences générales vers celles de la maternité... et qu'elle attend toujours que l'on puisse s'intéresser à son sort ! C'est ça, la réalité quotidienne. On lui
passera en boucle le discours de Strasbourg pour calmer son angoisse !
Cette femme enceinte n'a probablement pas prêté attention au fait que le 5 janvier dernier, au CHU de Bordeaux, le personnel de la maternité était en grève pour...protester contre le manque de
personnel. Selon les syndicats, 90 % des effectifs avaient débrayé. Une centaine de sage-femmes et de puéricultrices avaient manifesté devant l'hôpital. Les grévistes demandaient la création
d'une quinzaine de postes, pour assurer correctement leurs missions et garantir la sécurité des patients.
L'intersyndicale avait déclaré que le manque de personnel « induit des roulements qui n'ont plus rien à voir avec la réglementation du travail ». La maternité du CHU de Bordeaux est, avec 4 300
naissances par an, la deuxième maternité de France... et elle ne peut pas assurer les urgences ! Partout, hier, tout le monde était débordé et même submergé, en raison d'une « augmentation
significative » du nombre de personnes âgées accueillies dans les services d'urgence, souffrant notamment de déshydratation après être restées isolées chez elles en raison de la vague de froid.
En 2003, la canicule avait causé le décès de 15.000 personnes, essentiellement des personnes âgées, retrouvées mortes chez elles. Le gouvernement de l'époque avait été accusé de n'avoir pas
anticipé, et d'avoir mal géré cette crise sanitaire majeure... et tout le monde le sait, c'était un problème d'organisation et de moyens !
PLUS AUCUN MOYENS
Le cadre de la future réforme est déjà posé par le Zébulon de l'Elysée. "L'hôpital ne souffre pas d'un manque de
moyens, comme l'affirment de nombreux syndicats. Comme toujours en France, on ne regarde pas à l'intérieur du moteur ce qui se passe, on dit "il faut plus". Entre 1998 et 2008 - j'ai
pris cette période parce qu'il y a eu des gouvernements de droite et de gauche -, la France, au travers des dépenses de l'assurance-maladie au profit des hôpitaux, a augmenté le budget de 50 %.
Ce sont 23 milliards d'euros de plus pour l'hôpital au cours des dix dernières années. Le défi de l'hôpital d'aujourd'hui, c'est que cet argent nécessaire soit plus efficace, parce que l'hôpital
doit être mieux organisé". Pour être sûr d'être bien compris, Nicolas Sarkozy a indiqué qu'on n'avait pas, de toutes les façons, les moyens de faire plus, en oubliant les raisons de cette
carence (exonérations massives de cotisations sociales, indispensables à la solidarité, augmentation du chômage et donc diminution des cotisations...) Il faudrait donc gérer mieux, et notamment
les moyens humains, qui pèsent 70% du budget des hôpitaux en moyenne, en supprimant des postes dans un premier temps, afin de répartir ensuite la pénurie actuelle de manière équitable. Facile a
clamer mais impossible à gérer !
Hier, je voudrais savoir si les sapeurs-pompiers volontaires, dont le dévouement est exemplaire, dédommagés par... les collectivités locales, les gendarmes, en nombre de plus en plus
restreint, les personnels médicaux, qui ont pris en charge des dizaines de cas similaires en ce samedi de janvier, peuvent encore croire à des effets d'annonce sentencieux. Ils désespèrent
d'expliquer que rien n'est aussi simple qu'une déclaration péremptoire quotidienne, sur un sujet sans rapport avec la réalité qu'ils vivent !
Vendredi, toute l'équipe municipale chargée du volet social a cherché une solution d'hébergement pour deux sœurs isolées, affaiblies l'une par des problèmes de démence et l'autre des difficultés
physiques. Des heures de dialogue, d'appels infructueux, car tout est plein, archiplein, pour finir, par relations, par dénicher deux places, aussi précieuses que des fauteuils à
l'académie française. Et chaque jour on croise, comme maire, près du terrain et des gens, la misère morale, matérielle, physique, que plus personne ne veut voir à Paris.
Les Restos du Cœur explosent. Les demi-pensions des collèges et des lycées ne sont plus payées par les familles pour les demi-pensionnaires. Les ventes chutent vertigineusement dans les commerces
de proximité ! Les écoles entrent en résistance... et les juges se révoltent. Mais pour les premiers, il suffira d'une visite présidentielle dans un centre pour entendre de belles paroles. Pour
les seconds, le Président prônera, bien sûr, la gratuité aux conseils généraux qui disparaîtront à l'automne. Il ira dans une boulangerie acheter, avec Carla, une baguette de pain et une
galette des rois. Pour les juges, il les rencontrera durant le prochain congé de maladie de Rachida... et pendant ce temps, au quotidien, il faudra que d'autres bouchent les trous béants ouverts
par des réformes sans queue ni tête et sans lien avec la réalité sociale !
« Une telle négation de la réalité des faits est inacceptable. La méthode Coué face à une crise de cette ampleur est une grave faute politique » explique l'association nationale des
médecins urgentistes. Indignée, l'AMUF estime que ses alertes sur le manque de moyens des hôpitaux « ont été méprisés et balayés d'un revers de main par les gens qui sont censés nous
gouverner (...) Ils n'ont rien fait et l'hôpital est en situation de rupture. Comment accepter cet aveuglement, identique à celui du gouvernement de 2003 qui, en pleine catastrophe, niait les
morts liés à la canicule ? » Ne cherchez pas : l'aveuglement prend toujours racine dans l'indifférence !
Mais je déblogue...
GRAINS DE SEL