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Samedi 27 juin 2009 6 27 /06 /2009 07:17
Il faudrait se désoler du système médiatique qui multiplie les approximations, les contre vérités, les articles de lèche majesté et une forme de réalisme en poudre aux yeux. C'est une énorme supercherie permanente, une trahison de la confiance entre téléspectateur, auditeur et lecteur, et les transmetteurs d'information. Chaque jour, j'aurais un exemple à donner, car après plus de 20 années passées dans le milieu, je pourrais écrire un manuel de la supercherie. Un cas parmi d'autres ? Il fut une époque où je travaillais comme modeste coordonnateur d'une rédaction, et l'un des journalistes me disait, chaque fois que je le pressais de me remettre le papier que je lui avais commandé : « veux-tu un vrai papier ou un papier de chic ? ». Il était spécialiste du papier de chic, qu'il écrivait avec talent à la terrasse d'un café, sans avoir quitté l'environnement immédiat du journal. C'étaient d'excellents papiers, vendeurs et superbement écrits, mais ils étaient bidonnés de la première à la dernière ligne... et pourtant, nous les avons publié sans sourciller ! J'ai maintes fois écrit des articles, à la place de gens « oublieux » ou « manquant singulièrement de sérénité ou de talent ». J'ai des centaines de fois rédigé des compte-rendus de rencontres sportives sans aller sur le stade où elles se déroulaient... Mais peu importe, l'essentiel était que le lecteur soit heureux ! Tous les directeurs des rédactions, tous les donneurs de leçons, tous les « je-sais-tout » du journalisme, prétendront que c'est inexact, alors que je possède des dizaines de preuves de cette triste réalité.
Il arrive même qu'ils se laissent prendre au jeu pervers de cette manipulation de l'information. Le bidonnage est constant et de splendides reportages sont rédigés dans la chambre d'un hôtel 4 étoiles ! Hier a éclaté un mini scandale qui ne révoltera personne, mais qui pourtant démontre amplement la déviance d'un système de moins en moins fiable et surtout, souvent inféodé à des considérations uniquement économiques. Deux étudiants aux Arts Déco de Strasbourg ont trompé Paris Match, qui leur a remis un prix pour un photo reportage sur la précarité étudiante, qui s'est révélé être totalement faux, conduisant le magazine à leur retirer le trophée. Ces jeunes devraient être récompensés pour leur talent, et plus encore pour leur action citoyenne.
Intitulé "Etudiants. Tendance Précaire", le reportage  - quatre photos en noir et blanc publiées dans l'édition du 25 juin de Paris Match - a été réalisé par deux étudiants à l'Ecole supérieure des arts décoratifs de Strasbourg. Tous deux ont démontré de manière claire, indiscutable, cohérente que les magazines peuvent avaler n'importe quelle nourriture médiatique, pourvu qu'elle soit « sensationnelle » et bien montée ! Accompagnés de légendes musclées du genre « Pour pouvoir étudier le jour, je me sers de mon cul la nuit », les clichés sont supposés dévoiler différents aspects de la précarité en milieu étudiant (une étudiante obligée de se prostituer, un autre de vivre dans un squat...). Or, la précarité existe. Elles est connue, dénoncée politiquement, mais jamais... reprise par « Paris Match Pravda » !

RECOMPENSES AVEC PLAISIR
Mercredi, ils ont reçu le Grand Prix Paris Match du Photo reportage Etudiant 2009, dans les locaux de la prestigieuse Sorbonne, à Paris. Avec, à la clé, un chèque de 5.000 euros et la publication du travail dans l'hebdomadaire. Un pactole qui les dédommageait de leurs mises en scène, car le reportage est bidonné de A à Z. Les personnages photographiés sont des amis des étudiants... qui se sont eux-mêmes mis en scène sur certains clichés. C'est courant, très courant dans les reportages télévisés, où l'on « commande » des témoins figurants, adaptés au public.
C'est régulier dans la presse écrite, où on ne rectifie jamais des erreurs manifestes pour ne pas accentuer une véritable perte de crédibilité ! Et ce sont les lauréats eux-mêmes qui ont dévoilé la supercherie lors de la remise des prix. Ils ont alors lu un texte, dans lequel ils décrivent leur "démarche artistique" comme une « tentative de remise en question » des « rouages d'un discours médiatique qui a pour ingrédients la complaisance et le voyeurisme dans la représentation de la détresse ». La misère, c'est vendeur comme l'est le luxe. Les membres du jury ont alors « un peu blêmi, mais nous ont quand même remis le chèque en nous disant bravo", rapporte l'un des auteurs de la supercherie.
"On avait exagéré les photos, on avait écrit les légendes à la première personne pour bien faire larmoyer", poursuit-il. "On pensait que ça serait trop, mais ils ont quand même aimé", s'amuse-t-il. « On s'est dit que ça serait une bonne occasion de dévoiler les mécanismes d'une certaine presse qui ne vérifie pas ses sources et privilégie l'information sensationnaliste et racoleuse », poursuit le jeune homme.
Dans un communiqué diffusé jeudi, Paris Match estime, pour sa part, que cette « mise en scène photographique (...) éloigne (les étudiants) du règlement du Grand Prix Paris Match du Photoreportage Etudiant (...) et de la philosophie que défend le magazine depuis 60 ans ». L'hebdomadaire a décidé d'annuler le trophée dans cette catégorie, mais a maintenu la bourse de 5.000 euros à l'ESAD pour participer « aux soutiens nécessaires en faveur de ceux dont ils ont voulu raconter la vie ». Une manière élégante de confirmer que tout réside dans le fait de « raconter » mais pas nécessairement dans la véracité du contenu. Ce sera vite oublié, et la semaine prochaine, on vous montrera la vie cachée de Michael Jackson, dans un numéro spécial, avec photos volées, et affirmations sur sa sexualité bien croustillantes ! Ainsi va la véritable information !

DIRE LE VRAI ?
Claude Soula, excellent journaliste du Nouvel Observateur, sur son blog, résume parfaitement la situation dans une superbe chronique, dont voici l'essentiel. D'abord, c'est une banalité atroce : pour s'amuser ainsi, il faut qu'ils (NDLR : les deux étudiants) n'aient pas une haute idée de l'information, ni de la crédibilité, en général, des journalistes. C'est le cas de tous les sondages qui minent un peu plus cette crédibilité. Est-ce le but recherché ? Pas forcément, puisque leur discours est de démontrer que le faux - quand on le met en scène - est plus vrai que le réel.
C'est le but de l'art, mais pas celui du journalisme. Mais n'empêche que ce sont des journalistes qui ont jugé cette supercherie comme crédible. D'abord, parce que l'essence même du journaliste est de dire le vrai, est non pas le faux. Même et surtout quand le « vrai » est moins spectaculaire que le faux. Car le vrai, c'est la banalité, c'est la vie de tous les jours, c'est parfois l'ennui. Le vrai, ce n'est pas des étudiants qui se prostituent, fouillent dans les poubelles pour se nourrir. Cela existe ? Peut-être, mais c'est si exceptionnel que cela ne veut rien dire sur la réalité de leur vie, en général. Leur vie, c'est plutôt des locaux délabrés, des perspectives de job compliquées, des profs pas assez nombreux. Et c'est pour cela que le reportage bidonné nous pose aussi des questions sur notre pratique : il s'appuie sur de vrais clichés journalistiques.
Les journalistes ne parlent pas des étudiants moyens, ils ont trop peu parlé de la grève des derniers mois, mais ils ont beaucoup parlé des étudiants hors normes, ceux qui flattent notre voyeurisme. On a donc eu droit à de nombreuses étudiantes contraintes à la prostitution. C'était vendeur. Des étudiantes inquiètes du fait de la réforme des universités,  c'était banal et... politique ! On se doute pourtant bien que ce phénomène est très répandu, qu'il est sûrement gonflé, qu'il est plus éloigné du fantasme que de la réalité. Mais pourtant, c'est cette vision-là que « Paris Match » ou « VSD » ont mis en avant depuis un an, et c'est cela que leur renvoie les étudiants, comme un boomerang. Il n'y a aucune différence entre leur mise en scène, et les soit-disant vraies photos publiées dans Match, et tous les journaux people qui se mettent à faire de la politique.
C'est un des paradoxes du journalisme actuel : il ne peut pas parler de la réalité « banale », par peur de perdre des lecteurs, de les ennuyer. Si nous allons vers le spectacle, nous attirons le regard, mais les lecteurs nous le reprochent, parce qu'ils savent que nous jouons sur leurs bas instincts. Et ce n'est pas cette mésaventure qui va freiner le mouvement, malheureusement, mais elle aura contribué à creuser un peu plus la tombe du journalisme à la française.

UN ORDRE A CREER
Quelques journalistes en appellent à la création d'une « haute autorité », qui « en se fondant sur une charte, veillerait à ce que les journalistes n'acceptent pas de décorations du pouvoir » et « ne touchent pas d'argent dans un service public ou une entreprise privée où leur qualité de journaliste, leur influence, leurs relations, sont susceptibles d'être exploitées ». C'est, en effet, l'un des principes de la charte des journalistes français de 1938, affinée en 1970. La « haute autorité » serait également chargée de revoir de fond en comble les critères d'attribution de la carte de presse. « À quoi cela rime-t-il de donner la carte de presse aux personnes qui écrivent dans la presse de loisir ? Elle devrait être réservée aux journalistes de la presse d'actualité » affirme une proposition.
Une autre vise à réglementer l'accès des industriels à la propriété d'un organe de presse « en l'interdisant à ceux dont une part significative du chiffre d'affaires provient de commandes de l'État ou d'entreprises dépendant de l'État ». La création d'un « ordre des journalistes » a toujours été rejetée par la profession. Qui devrait y siéger ? De quel droit un confrère jugerait un autre confrère ? Deux questions épineuses sur lesquelles certains journalistes, « sans dieu ni maître », ont toujours buté. En outre, rien ne garantit que les petites manigances habituelles au sein de ce genre d'instance ne se perpétuent, ajoutant aux plaies du métier la tartufferie de ceux qui sont censés donner l'exemple.
Quant à l'idée d'écarter les industriels vivant des commandes publiques du monde des médias, ce fut une idée que la gauche n'a jamais osé appliquer quand elle fut au pouvoir. Cette décision, si d'aventure elle était un jour prise, écarterait d'un seul coup les groupes Lagardère ( Elle , Paris Match , le JDD , Europe 1, etc.), Bouygues (TF1), Dassault ( Le Figaro, où quatre membres de la famille sont désormais au conseil d'administration ) de la sphère médiatique...
Et si l'indépendance et la qualité des journalistes étaient avant tout l'affaire de chacun ? Un choix quasi animal : devenir vertébré ou rester reptilien. Plus facile à dire qu'à faire. Surtout par les temps qui courent. Merci à ces deux étudiants d'avoir rappelé que seul le doute, toujours le doute, conduit à des parcelles de vérité. Car, avec eux, l'information bidonnée devient une bien triste réalité.
Mais je déblogue...
Par Jean-Marie DARMIAN - Publié dans : ACTUALITE
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