Heureusement qu’il y a belle lurette que le ridicule ne tue plus, car les statistiques morbides de la sécurité routière seraient vite
dépassées. En effet, dans la seule journée de hier, on afficherait deux morts supplémentaires dans le monde politique ou au moins dans ce qui veut y ressembler. Le tableau de chasse aux
signatures pour parrainer les candidats potentiels aux présidentielles compte en effet deux victimes réellement innocentes, au sens premier du terme.
Les maires sont en effet traqués, dans les moindres recoins du territoire, par les amis de leurs amis ou les camarades de leurs ex-camarades. Dès qu’ils montrent le
bout de leur écharpe tricolore, il leur faut contourner les guetteurs qui souhaitent les enrôler dans un camp ou dans un autre, au nom de le démocratie triomphante. Nul ne leur demande
véritablement d’être fidèles à leur engagement ou à leur parole, mais seulement de venir grossir les rangs des signataires salvateurs. Deux élus du Peuple ont donc décidé de donner une image
pitoyable de leur rôle dans cette échéance, comme si, actuellement, le contexte général ne suffisait pas à discréditer la classe politique.
Le premier, maire de la commune de Noron la Poterie (Calvados) a en effet décidé de mettre aux enchères sa signature, afin de financer l'école maternelle et les
associations de son village. Ce maire, bien évidemment divers droites, témoigne d’un sens civique à toute épreuve et, plus encore, de ce sens inné du profit que cultivent les hommes et les femmes
réputés… non engagés politiquement. "Depuis plusieurs jours, je suis harcelé par tous les petits candidats à la recherche de leurs 500 signatures", a souligné André Garrec, premier
magistrat de cette commune de 280 habitants. "Comme je suis commercial, et que je me suis dit que cela ne serait qu'une goutte d'eau dans leur budget, j'ai donc décidé de mettre ma signature
aux enchères", ajoute-t-il. "Je me suis dit qu'un parrainage ne signifiait pas un engagement politique, j'accepterai donc le chèque du plus offrant". "Le plus gros chèque aura ma
signature, ce chèque servira à financer l'école maternelle du village mais aussi le club de vélo et une association culturelle", précise-t-il, histoire de donner une belle image de sa
fonction. Il est vrai que l’on avait appris qu’un autre élu du Peuple, quelques temps auparavant, avait paraphé l’imprimé fétiche en faveur de Le Pen contre un chèque de 800 € !
TIRER AU SORT L’HEUREUX ELU
Le second aura été encore plus lamentable, compte tenu de son passé. Certes il n’a pas laissé un souvenir impérissable au Ministère de la Culture, mais
justement le seul fait qu’il ait occupé un tel poste devrait lui conférer une stature intellectuelle au minimum égale à la moyenne. Jean Jacques Aillagon, ci-devant conseiller régional de
Lorraine, a de son côté décidé de… tirer au sort l’heureux élu qui bénéficierait de son auguste soutien. Il est vrai que cet élu à la proportionnelle (c’est sans grands risques) prépare sa
campagne municipale à Metz, ville dans laquelle, de tout temps, on a été mi-chèvre de droite et mi-chou de gauche. Il serait donc préjudiciable qu’il se range dans la camp de Sarkozy, dans celui
de Bayrou et encore plus dans celui de Ségolène Royal. Le problème c’est qu’il aura du mal à mettre les bons papiers dans le chapeau du ridicule puisque… les candidat(e)s ne seront connus
qu’après que le Conseil constitutionnel ait reçu les irremplaçables 500 signatures. Soyez certain que si le hasard lui offre José Bové, Marie-George Buffet, Dominique Voynet, Arlette Laguiller ou
Olivier Besancenot, il ne demandera pas une seconde chance.
Ce sens élevé de la politique dénote en fait un mépris total du mandat électif qu’il a revendiqué afin de s’assurer un peu d’argent de poche, car ce brillant
intellectuel demeure conseiller de François Pinault, président du groupe Artemis et de temps en temps directeur artistique du Palazzo Grassi à Venise. Membre du Conseil économique et social, il a
été également élu administrateur, puis Président-directeur général de la chaîne de télévision TV5 Monde, de laquelle il a annoncé son départ il y a quelques jours ! Un soutien aussi
prestigieux ne peut être confié qu’aux soins du hasard. La seule chose certaine, c’est que l’ex-Ministre de la Culture effectuera son tirage devant les appareils photos et les caméras, avides de
gestes débiles mais originaux !
DELIQUESCENCE DU SENS CIVIQUE
Ces faits dénotent réellement la déliquescence du sens civique dans la société française. Il n’y a plus aucun respect potentiel des
convictions, et surtout une peur de plus en plus effrayante de les afficher publiquement. Tous les subterfuges sont utilisés pour ne plus être comptable de son engagement. Le plus simple se
résume dans une réponse que les quémandeurs de parrainages ont dû entendre des dizaines et des dizaines de fois : " Moi, je ne fais pas de politique… ", ce qui en général
permet de voter à droite, et de faire croire que l’on est de centre gauche quand le besoin s’en fait sentir. Il y a aussi celles et ceux qui se mettent aux abonnés absents pour ne pas avoir à
répondre à un ami qui appelle, ou à une sollicitation réputée dangereuse.
Tant que les demandes affluent par La Poste l’élu local peut en effet effectuer le classement vertical qui s’impose, alors que dans un face à face physique, la
réponse est plus malaisée. Il faut des arguments pour refuser, et comme il n’y a semble-t-il plus de véritable débat, ils manquent. On ne peut pas jeter à la tête de son interlocuteur des
feuilles d’impôts, des évaluations foncières, des appartements en tous genres… alors, on refuse purement et simplement le dialogue.
La politique noble, digne, sincère, va disparaître en 2007 et sera remplacée par une pseudo neutralité présumée rassurante, et on s’orientera vers une véritable
négation du rôle de l’élu local, réputé gestionnaire, consensuel, gris muraille. J’espère simplement que les enseignants de l’école maternelle de Noron la Poterie auront à cœur de refuser la
somme qu’ils obtiendraient de Le Pen ou de Villiers pour un paraphe rémunérateur de leur édile au grand cœur.
Même le conseil constitutionnel s’est offusqué de cette décision, et a menacé le " vendeur " d’autographe de sanction. Ses services ont rappelé l’article
432-11 du code pénal sur le délit de corruption passive qui punit de dix ans d’emprisonnement et de 150.000 € d’amende "le fait, par une personne investie d’un mandat électif public, de
solliciter ou d’agréer, sans droit, à tout moment, directement ou indirectement, des offres, des promesses, des dons, des présents ou des avantages quelconques pour accomplir un acte de sa
fonction ou facilité par sa fonction."
Le mal est pourtant fait, et il sera bien difficile pour des élus honnêtes de soutenir qu’ils ont pris leur décision en leur âme et conscience. Je suis donc plus
que jamais un ardent partisan de la publication de tous les noms, et j’assume parfaitement que le mien le soit. Je respecterai en effet sereinement l’engagement qui a toujours été le mien depuis
trente ans, et j’expédierai mon imprimé en faveur de Ségolène Royal. C’est net, clair et précis.
PAS DE TOUT REPOS
La semaine qui s’ouvre ne va pourtant pas être de tout repos, et les " amis " vont être nombreux. J’en compte beaucoup
autour de José Bové, puisque j’appartiens à l’association nationale des maires anti-OGM. J’en ai aussi des fiables parmi les Verts. Comme je n’ai jamais été de ceux qui poursuivent de leur hargne
la LCR d’Olivier Besancenot, je suis également sollicité. J’ai donc décidé de demeurer fidèle à celle qui a obtenu une large majorité dans le parti auquel j’appartiens. Dans un tel contexte mieux
vaut ne pas apparaître comme un traître, afin de ne pas donner une image détestable des élus locaux. Mais ce ne doit pas être simple pour tous les Maires… tentés par le repli sur
soi.
Le Conseil constitutionnel a indiqué avoir eu vent de "pressions" exercées sur des maires à propos des formulaires de parrainages pour la présidentielle. Dans un
communiqué rendu public, il a même recommandé "la plus extrême vigilance" aux Préfectures. Dans son texte, "le Conseil constitutionnel indique qu'il lui revient que des maires subiraient des
pressions pour remettre leur formulaire de présentation vierge à… des tiers, voire pour obtenir un deuxième formulaire s'ils ont déjà adressé le leur au Conseil constitutionnel". Les Sages
tiennent "à préciser qu'il ne peut être remis de deuxième formulaire qu'à titre exceptionnel". "Le Conseil recommande la plus extrême vigilance aux services des préfectures, appelés, avant de
donner un deuxième formulaire, à en rendre compte conjointement au Conseil constitutionnel et au bureau des élections du ministère de l'Intérieur", ajoute le communiqué. Enfin, le Conseil
prévient qu'il s'est mis en mesure de contrôler l'authenticité de la signature et du sceau" des maires. Incroyable dans une République qui ne se veut pas bananière !
Drôle de drames en préparation dans certaines communes. On va régler ses comptes après le 16 mars avec des élus qui se seraient imprudemment engagés dans une voie dangereuse dont ils ne
pourraient pas assumer l’issue. La politique tient en effet désormais de l’art de l’esquive, afin que personne ne puisse vous reprocher de vous regarder sereinement dans la glace, le matin en
vous rasant, ou en vous parfumant.
Mais je déblogue…
GRAINS DE SEL